Même les roses puent

Gerhard Richter, Paysage, 1992






















                                                                Et moi qui regardais très fixement,
                                                                je vis des gens boueux dans ce marais,
                                                                tous nus, et à l’aspect meurtri.
                                                                Ils se frappaient, mais non avec la main.

                                                                                                                   Dante Alighieri

C’est un bouge, un gourbi à la périphérie
d’un infect petit bourg. Ici une raffinerie
empeste l’air. Même les roses puent. Sauf
les plus fortes : celles-là n’ont pas d’odeur.

De vieux rosiers bordent l’allée jusqu’à la porte.
Exsangues. Entortillés. Et bientôt rejoints
par les hautes herbes que revitalisent les pétales
chus de leurs roses rares et pourrissantes.

Les tiges grises aux épines épaisses, à leurs
cimes s’embrassent, ralentissent front à front
leur affaissement symétrique en jetant une
pénombre sur le ciment désagrégé. L’enfant,

obsédé par la peur d’être piqué, vient à bout
de ces quatre mètres de tunnel végétal en baissant
la tête. L’adulte, lui, le traverse le corps cassé
en deux. Ensuite c’est l’odeur des déchets

qui les redresse. Et l’on frappe là où la peinture
s’effrite le moins. Les écailles de la porte
coupent un peu la peau. Si des mouches
costaudes, bombinant, ne faisaient un siège

vivace autour des poubelles sous les fenêtres,
à la vue du jardin, des vitres sales, on imaginerait
personne ici. Mais on ne veut pas que la porte
s’ouvre. On veut que la raffinerie explose.

Tremblé

Federigo Zandomeneghi, Conversation intéressante, 1895























La seule nécessité
que nous avons de parler
réside toute dans l’attente

qu’en compensation
de ce que ne nous
sont jamais confessées
toutes ces choses

dont on a honte
de se croire le seul
à les faire ou penser,
nous soient révélées

tant de celles dont
on ne soupçonne même pas
que nous tremblons
à l’idée de les connaître.

À Strasbourg

Eugène Leroy, Annemie, 1983































C’est ici que Marie-Antoinette
a troqué sa vie contre une autre,
là sur cette île du Rhin, dans une cabane
battue par la pluie qu’elle s’est dénudée,
rejetant comme une mue
ses vêtements et langage anciens.
Elle en est ressortie autre, et à Strasbourg
le soleil avait remplacé la pluie.

Ne suis-je pas venu ici pour ça ?
Aujourd’hui j’ai grimpé une vis
vertigineuse de trois-cent-trente marches
pour à bout de souffle
d’une terrasse de cathédrale
dominer la brume  et tenter
de différencier l’est du nord, du sud
et de l’ouest ; débusquer une frontière.

Mais c’est déjà le soir et trois
étages au-dessous de mon lit, à la nuit,
par-dessus le silence les ouvriers
grattent, aspergent d’eau, d’asphalte
la rue, font une route neuve.
« Ils raclent ma vie, me décrassent.
Ils me fabriquent un chemin » souriai-je
avant de sombrer dans mes rêves.

Cygne sauvage à Kehl

Franz Kline, Mass. Harbor, 1961






















Un cygne à Kehl est en approche
sur le lac. (Lac si long, si étroit
qu’on le croit une rivière. De plus haut
c’est un sourire, une cicatrice.)

Mon premier cygne allemand
mord ma main sous le gant
de cuir noir (je ne sens aucune dent,
plutôt le grain d’une râpe) ;

il s’attend à y trouver quelque chose,
mais aussitôt, déçu, il plonge
tête et cou dans son image glacée
à travers les feuilles mortes.

L'Oiseau d'or de Brancusi

Lucio Fontana, Concetto Spaziale : Attese, 1960





























Et le jouet
devint l’archétype esthétique

Comme si
la patience de quelque Dieu paysan
avait poli et poli
l’Alpha et l’Oméga
de la Forme
à partir d’une masse de métal

Orientation dénudée
désempennée   déplumée
dans la dynamique du vol
le rythme final
a élagué les extrémités
de crête et de serres

L’acte absolu
de l’art
accorda
à la chasteté de la sculpture
— nue comme l’arcade d’Osiris 
sein de la révélation

une courbe incandescente
léchée par les flammes chromatiques
dans les labyrinthes du jeu des reflets

L’hyperesthétisme
de ce gong de cuivre affiné
transperce l’air
comme
la lumière agressive
délivre
sa signification

L’immaculée
conception
de l’inaudible oiseau
jaillit
d’une superbe retenue

in Il n'est ni vie ni mort, Mina Loy

L'invention

Vincent van Gogh, Amandier en fleurs, 1890
























J’aime penser,
s’il y a un plaisir du fruit
à être fruit, alors

il le prend tout
dans ce vertige lent
d’être la déflagration

d’une fleur
et pas dans cette station
de sa maturité.

Mais on ne peut
écarter la possibilité
qu’il se trouve

un plaisir égal ou supérieur
dans la sénescence,
l’imminence ductile 

qui précède « quand le fruit rompt
à sa branche,
tombe, frappe le sol ».

Et ce plaisir
du fruit que j’invente,
qu’il soit croître

ou attente, me gagne,
comme ce suc
quand je le mords.

Air

Nicolas de Staël, bois gravé pour Poèmes de René Char, 1952





























La ponctuation,
même vive
nomade, des

oiseaux, points
d’ombre
au survol

de mon chemin,
rythme,
change en air

ce long cri ininterrompu
qu’est
toujours

la phrase
de ma méditation
sans eux.

Centaure

Gerhard Richter, Buisson, 1989

























Me rebute le rêve rapporté dans une œuvre d’art. Il y a
vingt-cinq ans un pourtant s’est trouvé pris par moi dans
un poème. À vrai dire je me souviens encore, et davantage,
de la sensation ressentie dans le rêve, que j’avais, plutôt
que le rêve lui-même, voulu rapporter. Durant quelques
secondes (peut-être plus peut-être moins, la temporalité
onirique est imprenable) j’eus la certitude d’être un centaure.
Comme avec une caméra embarquée je m’imaginais voir
tout ce que vit un Chiron au galop. Je sentais mon double
cœur énorme cogner sous l’épais cuir. Avec un son identique
seulement plus audible, mes sabots frappaient la pente
humide d’aube d’une clairière. Je percevais, entouré d’une
nature qu’aucun mouvement n’agitait, contre ma figure,
sur mon crin, dans ma chevelure, le vent que produisait
la puissance de mon train. Et ce vent, je notais — seul
fragment du poème gardé par la mémoire — qu’il « avait
des harmonies de syrinx ». La sensation avait été intense,
vertigineuse. Et qu’un tel rêve me soit venu l’était à force
égale. D’où en moi cela avait-il jailli ? Je n’avais pas
encore lu Homère, ni découvert une seule page d’Ovide.
Mais ce poème oublié dont le titre me revient : Sabotage,
me suffit me souvenir l’avoir écrit pour en reprendre la sensation,
matière seule précieuse du rêve. Et dans ce galop comme
sans but, parti pour nulle part, la joie simplement d’aller.

Filtre à café

Harry Gruyaert, Café Malmö, 1982




















Je suis comme ce filtre à café dans lequel le chaud
liquide noir passe et repasse. Je me sens sale, usé, prêt
à me déchirer. Pourtant il y a un instant je reposais
dans un iridescent répit. Les pieds dans le sable froid
je fixais la barre nuageuse au-dessus du fleuve,
sa nacre griffée d’un bleu turquoise bavant du soleil
par-dessous. (Je parlais avec les yeux simplement
comme avec Dieu. « Il ne peut rien m’arriver. Que
peut-il m’arriver ? Rien. Excepté peut-être un poème. »)
Je pensais à Rothko qui a compris dans un instant
égal qu’il fallait, oui, éclairer la peinture par-dessous.
Rembrandt l’a fait à sa manière avec ses fonds
très travaillés. La Tour, lui, aura trouvé autre chose :
faire de ses figures des réflecteurs... Remontant l’escalier,
puis rue après rue, je pense à ma propre lumière.
Je l’ai trouvée partout ailleurs mais peu en moi. Oui,
je l’ai prise à d’autres et l’ai laissée me traverser,
avec les âmes, les pensées, les joies et les peines.
Je suis depuis longtemps ce filtre, usé, prêt à percer.

Mille-feuille

Wayne Thiebaud, Three Half Cakes, 1966


















Le mot possédant différents sens,
au moins des nuances, la magie du poème
est bel et bien réelle par le faisceau
de phrases infiniment mobiles, et
qui projette hors son auteur ou lecteur
de petites révélations sur lui-même 
comme s’il se tirait à lui-même les cartes,
et que ces cartes il les tirait
à même le mille-feuille de son être.

À la distance du plomb

William Turner, Le Dernier Voyage du Téméraire, 1838























« Le bâtiment était à l’ancre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire, et s’appelait la Pauline. C’était un joli trois-mâts marchand, bien élégant, du port de cinq à six cents tonneaux. [...] Je passai le reste de la journée à suivre le bord de la rivière, et à envoyer des coups de fusil à des mouettes et à des goélands que j’étais tout étonné de ne pas voir tomber. Un chasseur du pays, qui s’amusait de mon désappointement, et de qui je m’approchai pour lui demander si, comme le Styx, la Loire avait la propriété de rendre invulnérables les animaux ou les hommes qui se baignaient dans ses eaux, m’apprit, à mon grand étonnement, que, faute de savoir mesurer les distances maritimes, je tirais à une portée double de la portée ordinaire. Il ajouta ceci comme principe absolu : Ne tirez jamais un oiseau de mer que vous ne puissiez voir distinctement son œil ; quand vous voyez l’œil, le corps est à la distance du plomb. J’appliquai à l’instant même cette maxime à l’exécution. J’eus patience ; je laissai approcher un margat jusqu’à ce que je visse distinctement son œil comme un petit point noir ; je tirai : l’oiseau tomba. Le donneur de conseils me salua et tira de son côté, satisfait d’avoir appris quelque chose à un Parisien. Je reproduis l’enseignement comme il m’a été donné ; on ne saurait trop, petite ou grande, répandre une vérité, quelle qu’elle soit. Je ne me rappelle plus quel philosophe disait que, s’il avait la main pleine de vérités, il se la ferait fermer par un cercle de fer, de peur qu’elle ne s’ouvrit par distraction, et que les vérités ne s’envolassent. Moi, j’ouvrirais les deux mains, et pousserais encore la vérité de toute la puissance de mon souffle. Rien ne vole si mal ou ne marche si lentement qu’une vraie vérité. Mais, comme une vérité coûte toujours quelque chose à quelqu’un, celle qui venait de m’être révélée coûta la vie à trois ou quatre goélands. »

in Mes Mémoires, Alexandre Dumas

Ta paume

Ingmar Bergman, Cris et Chuchotements, 1972




















                                            elles portent le vide à la bouche comme le plein

                                                                                                              Paul Celan

Ta main ne répond plus, elle est prise.
Prise par ta source. Tu tiens ta source
dans ta main jusqu’à ce qu’elle tarisse. Ta paume
est un bol d’elle, où tu la bois avec toi. Après,
où elle cesse reste une étendue. Ta paume
comme une vasque, avec l’eau d’elle,
l’eau de toi. C’est la même eau. Et la même eau porte
son image. Plus tard, ta main répondra de nouveau.
Des mots pâles par la cendre, couleront
par tes doigts, ils auront un peu l’odeur
dans ta paume, de ce qu’a mouillé la terre.

Ondée brusque de printemps

Cy Twombly, Untitled, 1972























À l’abri au-dessus du jardin (elle m’a fait
lever la tête) j’assiste à une ondée brusque
de printemps. Les chiens de mes hôtes transitoires,
noir et blanc, elle les saisit entre les bouleaux,
sous l’archontophœnix et les arums. Ils
se ressemblent, on dirait des cousins. Mais
l’un, très vieille femelle, yeux vitreux.
un regard qui dit : « Non, je ne veux pas, non.
je ne comprends pas », l’autre, ado fou
innocent jusqu’au crime, ont des races différentes.
Alors est-ce l’âge, ou la race, ou le sexe ?
L’un frotte encore sa truffe dans l’herbe battue
par le grain, l’autre est sous la table. Table
dressée pour trois, au vase, aux fleurs versés,
et qu’un Le Sidaner a peut-être peinte, et
que ne fait plus vivre, vibrer que la trombe.

Chambre et l'infini

David Lynch, Eraserhead, 1977



















Je suis dans une chambre 8.
« 8 » qui comme je reste couché
sur le flanc, même ne le
voyant pas, de l’autre côté
de la porte, devient l’infini. L’infini
derrière la porte commence.
L’infini, l’indéterminé,
l’absolu de toutes possibilités.
Mais moi pourtant je reste
couché dans cette chambre,
ce neuf mètres carrés,
sur le flanc. Oui, ce neuf restreint.
Neuf sécurisant où je lis
dans ce lit et contre le monde.
Oui, tout contre le monde comme
contre le ventre d’une mère.

Un lâche

Edward Hopper, Excursion into Philosophy, 1959























                                                                        Les lâches meurent bien des fois avant leur mort.
  
                                                                                                                                          Shakespeare

Tout ce silence : des paroles trop grandes rangées à la va vite dans
les mauvaises boites, et dont il percevait encore les sons durs dans
l’air. Des saillies qui avaient tourné à la farce. Il avait crié fort,
elle s’était recouchée, il avait jeté une chaise en direction de la chambre
et le toast qu’elle n’avait pas eu le temps d’engloutir avait explosé.

Puis le calme était revenu. Sa honte lucide à nouveau là aussi
il s’était soudain redressé, pour faire disparaître les effets de sa colère,
qu’à son retour ces stigmates ne ravivent aucun sentiment déceptif.
Il avait ramassé la chaise, les restes du toast, essuyé du doigt le beurre,
rassemblé les miettes, gommé d’un coup d’éponge le signe « égal »

tracé en gris par les embouts noires de la chaise. Ensuite il s’était
replongé dans la lecture d’un roman d’Edward St Aubyn qui par
son unité le rassemblait. Mais seulement jusqu’à ce que cette histoire
d’aristocratique camé lui rappelle sa lâcheté même avec les drogues.
Des années avait passé. Sa consommation d’alcool ralenti. « Lâche ! »

se répéta-t-il. Et ce régime avait-il enrayé cette crise angoissante
de la veille ? Cela l’avait saisi par les deux bouts : peur orgueilleuse
de mourir un grand désordre laissé derrière soi ; regret de ne pas
s’être « annulé » plus tôt, quand il était encore temps d’être seul. Non,
la mort ne vient pas comme il faut. Il fut pris d’un vif désir. Relire

ces vieux poèmes. Ceux écrits dans ces années à bout de souffle,
plaie au flanc, survivant à l’obstacle en le passant à l’instinct.
Il n’avait pas achevé sa course. Il voulut relire. Cette nécessité cessa.
Il avait fait pour le jour son quota de désillusions. Il avait « ici »
bien assez relu. Certitude confortable. Comme un moteur bien réglé.

Feu de grève

Mark Rothko, No 7 (Dark Brown Gray Orange), 1963


























Je l’ai trouvé sur la grève
Mordu par le vent de la nuit
Sifflant de sèves
Troué de pluie

Il brûlait là comme une pauvre étoile
Rousse et malsaine
Nourrie de joncs
Parmi les pierres

Je l’ai trouvé près des vagues
Empoisonné par leur noire lumière
Je l’ai trouvé solitaire
Triste et rêvant

Étoile sans cause
Musique perdue
Son haleine abattait les papillons de nuit

in De l’ortie à l’étoile, Jean-Pierre Schlunegger

Dessous d'un feu

Georges de La Tour, Le Souffleur à la pipe, 1646




























Quand je suis « en guerre »
ma chimie me dote
d’une extravagante résilience
et qui me vient de ce que
je sais me placer
entre l’éclat et l’ombre.

Car bien qu’au-dehors
je brûle sous les coups
que je donne et reçois,
sitôt au-dedans simultanément
distant, je me calme au
confort du dessous d’un feu.

Vase canope

Perino del Vaga, Sainte Famille avec saint Jean Baptiste, 1528-1537




























                                                                         Et il se penche sur sa chair, comme
                                                                         sur un blanc cahier.

                                                                                                                Sandro Penna

L’adulte est le vase canope qui contient encore
quelques organes de l’enfant qu’il a été. Mais
ne nous faisons aucune illusion, l’enfant est bien mort
en nous. Et les souvenirs que nous en conservons,

plongeant nos yeux d’aujourd’hui dans le fond
du vase déjà ancien, ne révèlent qu’un mystère,
l’impossibilité de comprendre une intelligence
à l’état sauvage beaucoup plus subtile et noble que la nôtre.

Ce germe d’homme qu’est l’enfant, dans sa croissance
a rejeté le tégument en quoi consistait tout le code
de ses jeux énigmatiques et de son exquise raison.

Porcherie

Lucio Fontana, Concetto Spaziale, Attese, 1960






















                                            Je pardonne à tout le monde, et à tout
                                            le monde je demande pardon. Ça va ?

                                                                                         Cesare Pavese

J’ai fait de quarante-six années
d’existence une scène de crime
si éclaboussée de macules. Des traumas
imprimés à tant de psychés,

et que de maigres notes
piquées aux murs rappellent.

Une saignée qui m’anémie,
à vider un sang qui dégoûte,

et que la canopée des petits feuillets
peine à essuyer, à absorber.

Timbre

Robert Motherwell, Elegy to the Spanish Republic No. 169, 1987





















Vide (oui, tu l’es)
comme
une cloche,

la langue
cogne en toi
comme un battant,

tu te fonds
dans le timbre
du monde.

Le sel de la terre

William Turner, Château de Norham, lever de soleil, vers 1845






















Juché sur le cairn culminant du Mont Esprit 
cette petite tour de Babel où pépient tous les silences,

et qui domine le traict — je pense à ce qui
le constitue : ces gravats qui ont voyagé sur la mer,

ce vieux lest de l’aller qu’abandonna chaque navire
contre le sel du retour. Je pense à ça. Et aussi

que j’ai grimpé là avec mon lest à moi.
Mais cette vue, cet air marin, c’est une pelle

que ces silences journaliers lèvent. Et mes tracas,
ils les débardent. Et chargent à la place un poème.

Commandement

René Magritte, Les idées claires, 1958
























Mon cœur aspire
à la douceur évangélique.

Ma langue est dure

comme la pierre
des Tables de la loi.

Tout me semble être quelque chose

Le Caravage, Corbeille de fruits, vers 1599
























                                                            Qu’es-tu donc, pomme ! Il y a des hommes
                                                            Qui, en mordant dans une pomme, refusent de voir la coupe, le panier
                                                            Peu importe, et qui victimes d’un charme étrange se sentent
                                                            Comme toi en pleine nature et nous font souhaiter
                                                            Être nous aussi au soleil et dans la nuit gorgés de sève.

Nature morte, George Oppen


« En de tels instants, une créature sans valeur, un chien, un rat, un insecte, un pommier rabougri, un chemin de terre tortueux escaladant la colline, un caillou couvert de mousse comptent pour moi davantage que n’a jamais fait l’amante la plus belle, la plus prodigue de la plus heureuse de mes nuits. Ces créatures muettes et parfois inanimées s’élancent vers moi avec un amour si entier, si présent, que mon regard comblé ne peut tomber alentour sur aucune surface morte. Tout, tout ce qui est, ce dont je me souviens, tout ce à quoi touchent mes pensées les plus confuses, me semble être quelque chose. Même ma propre pesanteur, l’engourdissement habituel de mon cerveau me semblent être quelque chose ; je sens un affrontement délicieux, tout simplement infini, en moi et autour de moi, et parmi les matières qui s’affrontent il n’en est aucune dans laquelle je ne puisse me glisser. J’ai alors l’impression que mon corps est constitué uniquement de caractères chiffrés avec quoi je peux tout ouvrir. Ou encore que nous pourrions entrer dans un rapport nouveau, mystérieux, avec toute l’existence, si nous nous mettions à penser avec le cœur. Mais quand cet étrange enchantement m’abandonne, je ne sais plus rien dire à son sujet ; je ne pourrais pas davantage alors expliquer au moyen de paroles raisonnables en quoi consistait cette harmonie qui nous traversait, le monde entier et moi, de son flottement suspendu, ni comment elle m’est devenue sensible, que je ne saurais donner l’indication exacte sur les mouvements internes de mes entrailles ou les stases de mon sang. »

in Lettre de Lord Chandos, Hugo von Hofmannsthal

Idole

Pierre Soulages, Eau-forte XIV, 1961






























                                            Ne voyager quà la proue de moi-même.

                                                      Claude Cahun

La tempéra c’est ce qu’il y a dessous,
par elle que s’entrevoit le secret
qui met une âme à la peinture froide.

Alors cette nuit bai, jais et ambre,
que tu portes à même la peau,
quoi irradie par-dessous ? Et si

ce n’est pas la tempéra alors quoi ?
Dis-moi : « Je suis une idole avec un soleil
emprisonné au-dedans » et je te crois.

Parce que se voit que butent
en toi les rêves de lumière
que fait un soleil en dormant.

Mais ton regard lui ne dort pas,
il se fiche en moi et tu fends mon eau
sans bouger. Oui, tu es bien

à la proue de toi-même. Et voilà
que l’idole parle… (Parfois même
l’idole daigne, s’évade à mon bras.)

Vallejo a dit qu’il est né un jour
où Dieu était malade. Mais toi, simplement
te regarder, Lui, moi, nous soigne.

Cube

Mark Rothko, Four darks in red, 1958
























Les intempéries saumâtres ont travaillé
le cube de pierre du monument aux morts,
au point qu'une petite excavation
du granit retient l'eau apprivoisée
de la pluie. Larmier ? Bénitier ? Coupe
pour l'oiseau ? Ou miroir du Rien ?
Ça a le don d'être là. À la frontière de l'activité
des vagues et de la rumeur de l'homme.

Marie-salope

Pierre Soulages, Outrenoir, 1994
























Ces pelletées de mots me dévasent.

Marie-salope ce livre,
qui remorque jusqu’à vous ces mots.

Quand vous lisez vos paupières lèvent,
vous lui ouvrez le fond,

et toute ma vase tombe en vous.

Phalange

Mark Rothko, Light Cloud, Dark Cloud, 1957


























À l’abri
dans la phalange
de mes poèmes

je vais
à vous
vraiment nu.

Oui
j’habite le vêtement
de leur énigme.

Mais je veux
que vous
l’arrachiez.