Nava Ulysses

Nicolas de Staël, Agrigente, 1954





















Le vraquier Nava Ulysses
sous pavillon des Îles Marshall,
sa coque rouge brique fend
l’étendue liquide turquoise ;
ses quatre grues, sa cabine jaunes
glissent sur le bleu du ciel.


Lui et moi  je longe la plage
 marchons un temps au pas.
Puis le long navire me quitte.


Il y a moins de deux heures
devant les royales funérailles
mon cœur aussi marchait au pas.


Au pas des cent quarante-deux
marins de guerre tirant un cercueil
avec une corde. Au pas d’une

Fantaisie et fugue de Bach.

Et saint Paul dit : « De même
que nous n’avons rien apporté

dans ce monde, nous n’en
pourrons rien emporter. » Et le
cornemusier joue Dors, chère,

dors, que mon esprit spontanément
transcode en Dors, chair, dors.

Le vraquier Nava Ulysses s’éloigne.

Avec les grues de mes yeux
je saisis ces rouge, turquoise,
jaune, bleu et les jette tout à vrac

dans ma cale ; avec le chœur
tu de Westminster et l’écume
blanc-gris des oiseaux limicoles.

Albizias

Mark Rothko, No.14, 1960


























Vigie à la hune de mon balcon,
mon « balcon de la tranquillité
au-dessus des contingences »
(Su Dongpo l’aurait dit comme ça),
je fends cette mer des albizias :
c'est une capiteuse et puissante

copulation de lavande et citronnelle
qui me pénètre et m’arraisonne.

Aujourd'hui l'odeur du monde

ne dit rien de l'image du monde,
harponne une image trompeuse.
Le vent est si fort dans le monde,

il désunie son odeur, son image.

Et ces jours incendiés consument
le corps dans une contrefaçon

d’éternité qui affole l’âme. Puis
la nuit con sordina tombe, prend
son temps à rafraîchir torse et

membres. Et la tête est alors une
stèle où graver une pensée calme.

On passe sa vie à se trouver

bien à rien foutre, manière de prier.
Ou à se trouver bien en suspens
sous les tropismes ; le désir,

l’instinct. Et dans l’autre confort
du fantasme c’est en moi l’ermite
qui brûle ou le furibond qui médite.

Jamais ni équilibre ni su opter.
Toujours vécu trop ou pas assez.
Alors peut-être je n’ai jamais vécu.

La canicule endormie je m’accoude
au cœur de la nuit nu à la table
sur le balcon, ferme les yeux.
Le vent par à-coups me caresse,
me fait une chemise douce, qui
ondoie, me caresse. Les murs
pauvres, les fleurs, la rue, leurs
parfums se mêlent. Je hume. Le
silence dans la ville, dans les chambres.
Les parfums des albizias, des
détergents endormis m’enivrent.

Clic. On a déclenché la lumière
automatique à l’entrée de l’immeuble
voisin. Un chat. Prêt à bondir
là haut dans une fenêtre noire,
mais soudain il se fige. Suspendu
lui aussi. A l’orée du cercle de
lumière un congénère s’éveille.
Duel de regards ; émerveillement
des regards. La lumière s’éteint.

Cette brise brève, par à-coups
dans la canicule endormie,
c’est la respiration de la bête
monde qui dissout dans l’air
l’état dernier de ta croix. Les
clous de tes sens te gravent
dans le silence noir. Être ça,
à peine donc. Ou rien. Ou chose.
Plus que ce corps nu dans la
nuit. Et cela suffit. Comment
tu peux encore en être surpris.

Ni mort ni vivant

Mike Nichols, Le Lauréat, 1967





















« Puisque Julien ne voulait rien faire Dieu l'a laissé mourir. Et puisque Julien voulait tout de même faire quelque chose alors Dieu l'a aussi laissé vivre. Oisiveté ? Grève ? Exil ? Allez donc savoir. Julien est là allongé dans son lit, comme un saint qu'on vient d'embaumer et qui n'est ni mort ni vivant. »

in Porcherie, Pier Paolo Pasolini

L'aurore

Nicolas de Staël, Les Toits, 1952





























La flèche de la chapelle Saint-Martin
te fixe à ton retour, fusée de silence
qui jamais ne s’arrache à la fumée verte
inerte de la canopée des chênes.

Les murs ont aussi des lèvres.
La voisine est silencieuse.
Ils ont aussi des lèvres, oui,
et parfois ils se taisent.

La tendre hyperpnée de l’aube affleure,
invisible frai de baisers à ton cou, à tes poignets.

Le poids léger d’une laine chère tombe en manteau
mais n’empêche pas le corps de trembler.

Toute la nuit dehors tu as échoué à couper ton cœur
et c’est l’aurore.
Ta fenêtre bée, le jour point.
Mais le sang est sans nuit, ne porte aucun conseil.

C’est l’aurore,
l’alcool berce les cellules et l’océan les céphalopodes.
D’autres trucs encore
n’agissent plus ou pas encore.

Par exemple ta main tremble, avec le bras et le diamant,
et le disque noir tourne, vite
et le disque jaune monte, lentement.

Tes paupières tombent.
Tes lycéennes en bas rient ici dans Mozart.
Son Requiem craque
et son air de deux airs en carton
a des cernes de vin.

Yeux fermés, verre à la main
comme une loupe mentale.

L’aurore et les rires dans l’aurore.
Et l’aurore, les rires, le Lacrimosa et le frai du vin
mauvais de moins en moins dans le sang.

Le Mystique

Edward Hopper, Office in a Small City, 1953





















Le Mystique. Quand elle le nommait
ainsi tu ne connaissais pas le mot
mais au fond tu savais.  Alors tu

t’interroges sur ta nouvelle habitude.

Chaque matin à la même heure, les
mains dans les poches, plongé dans tes

pensées, d’un pas calme tu passes sous
cette fenêtre aujourd’hui vide d’où

elle et toi il y a trente ans épiez cet

homme chaque matin à la même heure
qui d’un pas calme passait les mains
dans les poches plongé dans ses pensées.

Croix de cerf

True Detective, 2014




















Une place est laissée au cœur, où loger l'amour.
Cette place en lui laissée vacante le sans amour
la sent se calcifier, s'endurcir, et son cœur le blesse.

Le cerf aussi a un os au cœur, et il bondit et brame.

Poème paru avec une poignée d'autres dans le n° 10 de la revue Margelles

Avons discuté ça oui avons discuté...

David Cronenberg, Crimes of the Future, 2022















 ... alors réécoutons.

Le Séminaire toujours en orbite (icihuit ans après son chant du cygne.

*

Présentation du Séminaire pour Terre à ciel, mai 2014 :

A la base de cette idée du Séminaire, il y a surtout le désir d’essayer une version à ma portée et collective des très passionnants entretiens presque ordinaires de la Paris Review. Avec des questions simples et une atmosphère non officielle propice à la raisonnable empoignade comme à la confession. Et le tout serait étiré dans le temps. Il y a donc le coup de feu quand la session est lancée, et puis suivent, lointaines, ce que l’on croit encore, toujours, être les dernières salves après un plus ou moins long temps de parole en jachère. Et puis un jour ça repart…
L’idée m’est venue il y a des années sous sa forme embryonnaire, mais le déclic a eu lieu en voyant évoluer les groupes Facebook. Leur fonctionnement est assez adéquat : la discussion peut être en temps réel  puis cesse  et quand elle reprend après une longue interruption, les membres du groupe sont immédiatement avertis. C’est d’ailleurs ce qui m’a convaincu de garder les sessions ouvertes. Et désormais, grâce à ce nouveau blog, les sessions actuelles et à venir pourront aussi être enrichies hors Facebook.
L’expression y est hybride, la frontière entre l’oral et l’écrit est ténue. Et d’une relative spontanéité (nous avons affaire à des personnes qui aiment le verbe). Aussi bien conversation qu’accrétion de notes espacées  où dans une discussion parfois agitée, certains, simplement de passage, glissent une timide et/ou lapidaire réponse comme à une enquête.
Quant aux questions, elles ne me viennent jamais tellement à l’avance. C’est comme avec les poèmes, m’en vient une quand je pense qu’il n’en viendra plus. Il y a des thèmes que j’aimerais  sans en connaître par avance la manière  aborder. La gestion de la déconvenue, la toute première publication, le tact et la pudeur…
Au fil des sessions (quatorze à l’instant où je parle, comptant les deux bis) des choses finalement tout aussi importantes que les réponses reçues  lesquelles sont souvent chirurgicales, même dans leur façon d’hésiter  sont apparues. D’abord, la personnalité, le caractère de chacun se révèlent de manière flagrante chez les séminaristes assidus. On sent aussi  de temps à autre  qu’une réponse était prête depuis longtemps et qu’elle attendait sa question, qui n’est pas toujours celle que je pose au départ ; cette dernière déclenche, est un prétexte. Et puis je crois que chacun y trouve également matière à réfléchir, et de cette matière de mots des pensées toutes neuves parfois sortent, sur place, ou sont emportées. Et n’oublions pas la voix, qui est là, déjà, celle qu’on retrouve dans des textes habituellement travaillés, on l’entend, on comprend après ce long temps d’exposition que représente la participation régulière au groupe, que la voix n’est pas longtemps dissimulable. Bien sûr, elle n’est pas taillée. Mais aux échantillons, on sent que la carrière, la mine ne sont pas loin.

S.B.

Béton hurlant

Jacques Tati, Mon Oncle, 1958






















« La salle de concert d'Aalto est fonctionnelle au niveau phonique, au niveau des sons, elle se préoccupe essentiellement de la diffusion des sons, elle a beaucoup de respect pour les sons et la musique, etc. Mais au niveau, disons, de la phonique humaine, si l'on considère que le déplacement des hommes est aussi une continuité, est aussi une diffusion de corps dans un espace, alors là, c'est pas résolu du tout. »

*

« S'il y a un esthétisme dans l'architecture, c'est celui de la qualité du déplacement des individus dans un volume. »  

Paul Virilio, in Entretien sur le béton (Rohmer, 1969)

La mère de Dieu

The Handmaid's Tale, 2017


















Amour, triple terreur : la flamme
Fulgurant par l'oreille ; le battement
Des ailes dans la chambre ; et cette pensée,
Ô terreur des terreurs,
J'ai porté les cieux dans mon ventre.

N'étais-je pas heureuse parmi les biens
Qui sont le lot des femmes ordinaires,
Le coin du feu, l'allée dans le jardin,
La citerne de pierre où nous battions
Les draps, et apprenions toutes les nouvelles ?

Qu'est-ce que cette chair que j'ai faite mienne
Dans la douleur ; qu'est-ce que cette étoile
Qui boit mon lait, tombée sur ma poitrine ;
Qu'est-ce que cet amour qui glace mon cœur
Et fait passer un frisson dans mes os
Et sous mes cheveux, qui se dressent ?

in Quarante-cinq poèmes, William Butler Yeats

Vide et grain

Cy Twombly, Leda and the Swan, 1963



























Jean Varenne, dans un commentaire des Upanishads, nous apprend que « juridiquement, le samnyâsin — renonçant — est considéré comme décédé » et qu'il procure à sa famille tous les avantages du défunt : l'héritage est débloqué, sa « veuve » a la possibilité de se remarier. Il vit désormais en tant que « mort-vivant », perd son nom et doit se rebaptiser. On n'est plus étonné après cela de découvrir que ce sont ces mêmes Indiens qui inventèrent au Vème siècle ce chiffre zéro que Brahmagupta définit comme la soustraction d'un nombre par lui-même — ce sifr, à la fois vide et grain, que les Arabes propageront.

in Salle d'attente

Des biens irréparables

Pablo Picasso, Femme à la bougie, combat entre le taureau et le cheval, 1934



« Elle riait, pleurait, bramait, éructait, pétait, dansait, sautait en l’air, roulait sur le sol, elle jouissait et vomissait. » C'est ce qu'il me confie. Ce que fit sa sœur dans la chambre d’hôtel trois jours après qu'elle eut ingéré dans une hutte amazonienne de l’ayahuasca suivant le rite chamanique. Et comme cela arrive parfois chez ceux qui n’ont pas su exprimer instantanément les effets de la répugnante soupe de lianes, c’est donc à retardement que la jeune fille exprima ce catalogue presque exhaustif de toutes les émotions humaines. Néanmoins cette purgation bestiale mit étonnamment en stand-by  but officieux de son voyage  la maladie dont elle souffrait. Mais ce qu’elle fit, « ce qu’elle fut » dans cette chambre d’hôtel, voilà ce que devrait être un livre, voilà ce qu’un livre devrait causer de biens irréparables.

in Salle d'attente

Consolation

David Cronenberg, Crash, 1996



Oui, il y a bien de la sagesse
Dans les sentences des sages :
Mais étends ce corps un instant

Et laisse reposer ta tête
Jusqu'à ce que j'aie dit aux sages
En quel lieu l'homme trouve son réconfort.


Comment la passion pourrait-elle être aussi violente
Si je n'avais jamais pensé
Que le crime d'être né

Assombrit tout notre destin ?
Mais au lieu même où le crime est commis,
Le crime peut aussi être oublié.


in L'escalier en spirale, William Butler Yeats

Le casque jaune

Barnett Newman, Yellow Painting, 1949



























Le bolide tangue dans la courbe
mais l’image est nette.
On te distingue parfaitement.

De trois quarts face.

Découpé à l’emporte-pièce
dans la cagoule anti-feu,

le médaillon de tes yeux.

Elliptique sous la visière,
ton regard qu’absorbe le zéro d’asphalte

parmi des chiffres qui tremblent,
les compteurs, le levier :

je me souviens de cette photo où tu vivais.


Tu démarres sur le grand zéro, tu pars.
Tu reviens dans ton dos, au départ.

Pilote de rien pour finir.


Où est ce casque ?
Ton casque jaune.

Enfilé, héros à ton insu,

amplifié le son du souffle,
ton nom que j’y criais, résonnant, me restait.

Mais je suais où ta peau avait sué.


Sueur de ta sueur, je te touchais.

Poème paru avec une poignée d'autres dans le n° 10 de la revue Margelles

Une haute civilisation

Franz Kline, Le Gros, 1961






















« Alors, me direz-vous ? Alors, les coups partent de très loin, mettent très longtemps à arriver et à travers des quantités de personnes interposées. Quand le coup s’abat, on jurerait que Dieu seul a touché à la hache. [...] C’est une haute civilisation. Ce n’est pas ici qu’on se pendouillera des revolvers sur les cuisses et qu’on fera son beurre derrière une vitesse de tir supérieure à celle des adversaires. Non, on a plutôt l’air endormi, on tourne sept fois sa langue dans la bouche, mais, finalement le mot qu’on prononce fait balle pour toute une famille, quelquefois pour toute une génération. »

in Ennemonde et autres caractères, Jean Giono

Le fleuve juste avant la forêt

Max Ernst, La Grande Forêt, 1927

« Mon oisiveté de passager, mon isolement parmi tous ces hommes avec qui je n'avais aucun point de contact, la mer huileuse et languide, l'uniformité sombre de la côte, semblaient me tenir à distance de la vérité des choses, dans les rets d'une illusion lugubre et absurde. La voix de la houle perçue de temps à autre était un plaisir positif, comme le langage d'un frère. C'était quelque chose de naturel, cela avait une raison, un sens. Parfois un bateau venu de la côte donnait un contact momentané avec la réalité. Il avait des pagayeurs noirs. On leur voyait de loin luire le blanc des yeux. Ils criaient, ils chantaient, leurs corps ruisselaient de sueur ; ils avaient des visages comme des masques grotesques, ces types ; mais ils avaient des os, des muscles, une vitalité sauvage, une énergie intense de mouvement, qui étaient aussi naturels et vrais que la houle le long de leur côte. Ils n'avaient pas besoin d'excuse pour être là. C'était un grand réconfort de les regarder. Un moment, j'avais le sentiment d'appartenir encore à un monde de faits normaux ; mais il ne durait guère. Quelque chose survenait pour le chasser. Une fois, je me rappelle, nous sommes tombés sur un navire de guerre à l'ancre au large de la côte. On n'y voyait pas même une baraque, et ils bombardaient la brousse. Apparemment les Français faisaient une de leurs guerres dans ces parages. Le pavillon du navire pendait mou comme un chiffon ; les gueules des longs canons de six pouces pointaient partout de la coque basse ; la houle grasse, gluante le berçait paresseusement et le laissait retomber, balançant ses mâts grêles. Dans l'immensité vide de la terre, du ciel et de l'eau, il était là, incompréhensible, à tirer sur un continent. Un boum ! partait d’un canon de six pouces ; une petite flamme jaillissait, puis disparaissait, une petite fumée blanche se dissipait, un petit projectile faisait un faible sifflement — et rien n'arrivait. Rien ne pouvait arriver. L'action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre... »

*

« Le courant était lisse et rapide, mais une immobilité muette était installée sur les rives. Les arbres vivants, ficelés ensemble par les lianes et tous les buissons vifs du sous-bois, semblaient changés en pierre, jusqu'au plus mince rameau, jusqu'à la feuille la plus légère. Ce n'était pas un sommeil, pas un état naturel, mais une sorte de transe. On n'entendait pas le plus faible bruit d'aucune sorte. On regardait interdit et on commençait à se croire sourd — puis la nuit tomba d'un coup, vous frappant aussi bien de cécité. Vers trois heures du matin un gros poisson bondit et frappa l'eau si fort que je sautai comme si on avait tiré un coup de feu. Quand le soleil se leva il y avait un brouillard blanc, très chaud et moite, et plus aveuglant que la nuit. Il ne bougeait ni n'avançait : simplement, il était là, dressé tout autour comme une matière solide. A huit ou neuf heures, à peu près, il se leva comme on lève un store. Nous eûmes la vision d'une multitude d'arbres, de l'immense jungle enchevêtrée, avec la petite boule enflammée du soleil au-dessus — le tout parfaitement immobile — puis le store blanc redescendit sans heurts comme s'il eût passé dans des glissières huilées. Je commandai de laisser filer la chaîne de l’ancre que nous avions commencé à relever. Elle n'avait pas fini sa course avec un sourd cliquetis, qu'un cri, un cri très fort, comme d'infinie désolation, s'éleva dans l'air opaque. Il cessa. Une vocifération plaintive, modulée en discordances sauvages, nous remplit les oreilles. C'était tellement inattendu que mes cheveux se dressèrent sous ma casquette. Je ne sais comment les autres en furent frappés ; à moi il sembla que c'était la brume même qui avait hurlé ; tellement soudaine et apparemment surgie de tous les côtés à la fois, s'était élevée cette tumultueuse et lugubre clameur. Elle culmina en une explosion précipitée de hurlements presque intolérablement excessifs, qui s'arrêta d'un coup, nous laissant raidis dans une variété de sottes attitudes, écoutant obstinément un silence presque aussi terrifiant et excessif. "Bon Dieu ! Qu'est-ce que ça veut dire ?" bredouilla contre mon coude un des pèlerins. [...] Deux autres restèrent bouche bée une minute entière, puis se précipitèrent dans la petite cabine, d'où ils resurgirent aussitôt pour jeter des regards effarés, des Winchesters armées à la main. Ce que nous pouvions voir n'était que le vapeur où nous étions, son contour brouillé comme s'il avait été sur le point de se dissoudre, et un ruban d'eau brumeuse, de peut-être deux pieds de large, autour de lui  et c'était tout. Le reste du monde n'était nulle part, pour autant que nos yeux et nos oreilles fussent concernés. Parti, disparu, balayé sans laisser un murmure ou une ombre. »

in Au cœur des ténèbres, Joseph Conrad

Anubis

Pierre Soulages, Peinture 81 x 65 cm 21 septembre 1961, 1961



























Vers vingt-deux ans j’avais le béguin pour Anubis.
Ce divin canidé me semblait une compagnie
sûre et cordiale pour passer le chenal de la mort.
Pas étonnant que l’auto-momification soit devenue ma marotte.
Je n'aurai jamais cessé de produire ces bandelettes
autobiographiques des poèmes et de mes pensées
éparses ou conjuguées, m'enroulant tour après
tour dans ce tissu hiéroglyphique sans bouts
du temps d'une vie à soi, m'embaumant avec
les pages mêmes de cette émission de mon être.

in Salle d'attente

Monstre marin

Lucio Fontana, Concetto spaziale, attese, 1965



























« Finalement je ne m’intéresse pas à ce que je comprends bien. Les mots que j’écris au fil des ans sont un vernis. Des vérités se cachent sous la surface des mots, des vérités qui surgissent comme les bosses d’un monstre marin, puis disparaissent. La scène et la chanson sont pour moi le moyen d’attirer le monstre à la surface, de créer une brèche pour que la créature traverse le réel et ce qui nous est connu. »

in 20 000 Days on Earth, Nick Cave

Un néant invertébré

Francis Bacon, Autoportrait, 1971

























« Comme Cuvier, grâce à mon histoire véritable, je reconstituerai mon squelette. Je cesserai d'être un néant invertébré. L'autobiographie n'est pas un genre littéraire, c'est un remède métaphysique. [...] L'autobiographie est la plus efficace et la plus commode des préparations à la mort. »

in Le Livre brisé, Serge Doubrovsky

Anatomie d'une grève

Clyfford Still, 1948 C, 1948
























Au long de l’aine de la roche,
saturée des longues herbes
qu’elle fait elle-même croître

une petite source sans bruit
suinte, goutte dans son vert
comme une aisselle suante.


Une pierre ronde par terre
fait saillie, presque prie-Dieu,
dos d’orque. J’y agenouille

mon cul dont l’âme psalmodie
le monde dans une ombre
de frai au pied des canicules,


qui de bleu d’azur, de paresse,
du caillou, et de la bête visible
et de l’invisible, du cyprès, du pin,

de l’algue, du genêt maquillent
un dieu doux qui nous materne.

Obole

Andres Serrano, John Doe Baby II, 1992




















L’un pour rendre la vie,
l’autre pour garder la mort :
Nembutal*, Primpéran,
perche et barque de Charon.
 
* Si vous en avez en trop contactez-moi. Je n'aurai pas d'argent. Ce sera un don pour la bonne cause.

Flocon

Francis Bacon, Head I, 1948




























Certaine note
est un petit grain
qui tombe à


l'arrière de la tête,
discrètement,
comme le


retardataire
s'immisce.
Flocon léger


qui nous la
bascule, la fait
se relever. Étrange

poids suffisant
pour quitter
le bois dur des


faits, table où
chaque aube
s’écrase le front.

Note intime

Robert Mapplethorpe, Calla Lily, 1986























« J'ai horreur de l'incontinence sentimentale... des gens qui font tout leur cœur sous eux. Mon cœur, je n'en parle pas. Je le tais ou je le chante. »

in Notes intimes, Marie Noël