L'oyat

Cy Twombly, Tiznit, 1953




















S'ouvre, fleur double, le monde :
tristesse d'être venu,
joie d'être ici.

Octavio Paz


Le rocher est là.
La mer vient : le rocher n’est plus là.

Le sable maintenant. Partout.

Ce qui reste de toi aussi est partout.

La mer est venue.



C’est pour cela
il faut laisser là le trémolo de l’absence.

Avec simplicité le laisser là,
rhizome étendu dans le sable,

comme l’oyat,

léger et qui retient tout.

L'érable

Mark Rothko, Yellow over purple, 1956



Ce flamboiement immobile
haut dans l’arbre,

je le veux : c’est ton énergie

qui s’attarde.

Inaccessible halo,
foyer calme

qui veille,
garde.

Fait oublier

tout le gris partout autour comme une peau.

Ta peau nulle part.



Mais un vœu après quatre jours
s’éteint. L’érable

a fini de produire

ce feu.
Cette langue

avec quoi tu parlais.

Une telle pression

Masaccio, Adam et Eve chassés du Paradis, détail, 1424-1425




















« Le terrible, c'est que la conscience d'un homme ait, dès l'enfance, subi une pression que toute l'élasticité de l'âme, toute l'énergie de la liberté ne peut pas supprimer. [...] Celui qui, dès son jeune âge, subit une telle pression, ressemble à un enfant qu'on retire avec les fers du corps maternel et qui garde constamment le souvenir des douleurs de la mère. »

in Journal, Søren Kierkegaard

Une nuit comme celle-ci

Andrea Arnold, American Honey, 2016
























Allégées les antennes (qui définit une douce journée),
je perçois ce jour ce « peu » : cri sans geste, inerte du livre.
Le signal tenace, humble des pages pleines de la voix de Iouri Kazakov.
Livre oublié dans la bibliothèque et dont nul ne se souvient ici qui l’a mis là.
Livre à personne. Et par aucun hasard (venu parce que voulu) lisant ce Nocturne avec un bien-être rare,
à mesure me souvenant de la nuit, du bain de nuit, de la bande bien ivre dans la nuit dans l’étang.

L’air noir recouvrait tout. Et ce noir les séparait encore davantage de la ville.
Les deux filles et les cinq garçons étaient arrivés à l’étang juste avant le crépuscule, mais maintenant l’eau était plus noire que la pleine nuit qui depuis peu tendait son tissu sur les aulnes et les charmes.
La petite bande franchit alors un premier palier dans son ivresse.
Délaissant les bouteilles et les joints un désir de bain leur monta.
Six corps nus se tenaient maintenant debout au bord de l’étang, presque phosphorescents dans l’air (comme si ces corps recueillaient avec avidité le moindre photon égaré dans la nuit).
Et six corps plongèrent en criant.
Un couple se fit oublier loin des autres, dans l’habituel angle mort réservé à l’amour.
Et dans une gerbe d’écume deux garçons se jetèrent sur la dernière fille.
Un autre, qui aussi avait plongé, assistait à cette scène de loin, refusant de prendre part à cet ordinaire de la chair. Se détournant de cette vision qui le contrariait, il se rapprocha de la rive en prenant appui sur la racine d’un aulne, et remarqua celui de ses amis qui n’avait pas plongé.
Demeuré en retrait sur la berge, ce dernier allumait une à une de minuscules bougies, qu’il laissait tomber dans de petits pots de verre. Ensuite, avec tact, il les posait sur la surface, les poussait de la rive en direction du centre de l’étang.
Et il y en eu vingt.
Oh certaines touchées par les gerbes d’eau s’étaient éteintes.
Et d’autres avaient sombré jusqu’à la vase, parmi le pourrissement et l’érosion. Parmi les merdes d’oiseaux et de poissons. Là même où les nénuphars puisaient leur naissance, eux qui pourtant se sustentaient de lumière.
Vingt flammettes.
Ses amis furent d’emblée stupéfiés.
Silencieux ils fixaient avec un sourire peu perceptible ces feux follets oscillant mollement sur le miroir noir de la nuit, étaient hypnotisés par cette tendre lumière éclatée autour et parmi eux.
Alors le garçon sur la berge acheva son œuvre. Il sortit d’un sac un vieux magnétophone.
Et soudain, au-dessus de cette féerie la voix de Dawn Upshaw s’éleva maternellement dans l’air chargé d’un soir de juin.
La musique déferla, vibrant à peine au-dessus de la surface que tiédissait toute cette vie au-dessous (grâce à la mort et à la merde, la génération) dont nul ne voulait encore rien savoir, rien voir, rien imaginer.
Les notes touchaient une oreille après l’autre.
Ivre doublement, triplement, chacun dans l’onde fraîchement étoilée, porté par un gouffre que chauffait la collision de ses organismes avec leur propre pourriture, était bercé par ses membres noyés, avec leurs mouvements au ralenti, sans conséquences.
Et était secoué par les saccades de sa respiration et de l’émotion dans son cœur, bouche bée à la frontière de l’air et de l’eau.

« Composer une chose pour rendre, voyez-vous, une nuit comme celle-ci. » C’est ce que dit le jeune Sémione au chasseur dans la nouvelle de Kazakov. Et de ce Nocturne tout a remonté...

Plus tard j’y retournai de jour, seul.
Je n’y trouvai qu’une rive sale, poussiéreuse. Un étang croupi et fétide.
Un miroir piqué de lentilles que seules des araignées d’eau animaient en patinant.
Je ne notai de touchant que deux ou trois paires d’odonates flirtant avec des sons d’arc électrique au-dessus d’une eau puante.

Habillé d'eau

Georges Seurat, Le Dîneur, vers 1883-1884



























Avons-nous sous la peau
de la graisse, des veines ?
Apprenez-le : des litres

et des litres de peur !

Un bêlement de porte
suffit à libérer

la froide retenue
dont un être est le sac.

Un souvenir, un cri,

et le voici livide,
gluant, habillé d’eau
comme avant la naissance.


in Un drôle d'air, Alexandre Toursky

Activité de main

Andres Serrano, Knifed to Death II, 1992






















« Nombre de cultivateurs n'étaient pas lestes en tueries, mais ils se montraient consciencieux. De toute façon, la manière se façonnait avec l'imitation. Le rabâchage et la répétition contraient la maladresse. C'est, je crois, une vérité pour n'importe quelle activité de main. » (Adalbert Munzigura, génocidaire hutu)

in Une saison de machettes, Jean Hatzfeld

Peinture

Rothko Chapel, 1971

















Cette peinture-là
est le courant même,
formé de tout ce


que charrient (propulsé
à vitesse abyssale
ou vibrant sous


une intensité) les
canaux de l'esprit et
de la matière. La


forme la plus réaliste,
la plus intuitivement
figurative de tout

le mouvement du
monde. On pourrait
presque dire, un peu


bêtement, un peu
simplettement, que l'être
est un dripping de


Pollock qui cherche
à se stabiliser en
colorfield de Rothko.


In United Poems of America

John Coltrane

Werner Herzog, Fitzcarraldo, 1982




















La ferraille tordue
se dresse, la boucle
de cuivre hérisse


et sous le fusil
à sons les frissons.
Ce n’est pas une


extension de la
bouche, non plus
de la voix, c’est un


bout de tunnel,
le détroit où tous
les flux émanés

des espaces intérieurs
convergent : la passe
où la ténèbre


douce ou aiguë
de l’être invisiblement
s’enflamme, s’éclaire.


In United Poems of America

Des poèmes

Paul Klee, Small Dune,1926



























Des remuements de sentiments à l’orée du secret,
frontaliers de l’inavouable, galets légers polis
doucement par l’eau d’une observation et le temps.
 
Petites choses décisives libérées des chemins durs
qui nous y conduisent. Les essences sont seules,
en tête à tête et de leur parfum émane tout le sens.

Fragment d’une note sur Alain Brissiaud

Elle désire le néant et disparaît

Eugène Leroy, Sophi, 1985




























« Le Jugement s'exercera ainsi. L'âme qui vient de traverser ce que les hommes nomment la mort reçoit soudain la certitude, irrésistible, ne laissant place à aucun doute, que toutes les fins de toutes les actions accomplies pendant la vie étaient illusoires, y compris Dieu. Avec cette certitude qui la pénètre tout entière, y compris la sensibilité, elle revit par la pensée toutes ses actions.
Alors, dans la plupart des cas, saisie d'horreur, elle désire le néant et disparaît. »

in Cahier III, Simone Weil

Pourquoi je ne suis pas peintre

Michael Goldberg, Sardines, 1955



























Je ne suis pas peintre, je suis poète.
Pourquoi ? Je pense que j'aurais préféré être
peintre, mais je ne le suis pas. Eh bien,


par exemple, Mike Goldberg
commence une peinture. Me voilà.
« Assis-toi et prends-toi un verre » me

dit-il. Je bois ; nous buvons. Je jette
un œil. « Tu as écrit SARDINES. »
« Oui. Il manquait quelque chose là. »

« Oh. » Je pars, quelques jours passent,
j'y retourne. La peinture
avance, je repars, quelques jours

passent. Me revoici. La peinture est
finie. « Qu'as-tu fait du SARDINES ? »
Seules les lettres ont été

effacées. « C'était en trop » m'avoue Mike.

Quant à moi ? Un jour je pense à
la couleur orange. J'écris un vers

sur le orange. Assez vite ça devient
toute une page de mots non versifiée.
Et encore une autre. Il devrait y avoir

tellement plus, non pas sur le orange, mais
sur le terrible aspect du orange
et la vie. Les jours passent. C'est carrément

de la prose, je suis un véritable poète. Mon poème
est fini et je n'ai pas encore mentionné
le orange. C’est en fait douze poèmes et j’appelle ça

ORANGES. Et un jour dans une galerie
je tombe sur la peinture de Mike, baptisée SARDINES.

Frank O'Hara (trad. mézigue)

Sole povero

Bruce Nauman, Green Light Corridor, 1970
































Il n'y a jamais eu d'amour ici.
Simplement ta mort a jeté de la cendre chaude
dans la froide.


Et tes méninges enflammées, sœur,
ne se seront jamais éteintes en moi.

L'enfant incandescente aura tout consumé.

Chaque membre. Pourtant

aura aussi été la veilleuse
à la La Tour,


sole povero,

oui, pauvre soleil
à quoi mon âme est née meilleure


et pire que toutes les autres.

« Dans l'ombre,
une bassine de cuivre étincelait

comme une face brûlante. »

Tout est parti de ces mots.
Une casserole aurait fait l’affaire.


Il n'y a jamais eu d'amour ici.
Il y aura eu des poèmes.

Galle du chêne

Eugène Leroy, Nu, non daté



























Le fruit est volumineux et sec.
C’est une maladie, me dis-tu, et
je suis bien incapable de te croire.

Je remarque les feuilles de chêne
qui le coiffent mais j’affirme que
c’est autre chose. Un autre fruit.

Je tourne la ramille entre mes doigts,
ses feuilles tavelées. Je dévisage
le fruit méconnaissable. Quelque chose

a pondu en lui, et s’y abrite et
s’en nourrit. Ce qui avait du poids,
qui était solide, est devenu ténu


et cassant. Entre nos mains passe
la petite sphère, son vide dur,
plein d’un silence qui en dit long.

Catalogue d'oiseaux

Paul Gauguin, Pape Moe (L’Eau mystérieuse), 1893




























Trente médecins de peste picorent dans les rochers.
Les courlis. Leurs corps bruns. Leurs longs becs.
Courlis, dont le nom épouse le cri. Je voudrais que

mon nom fasse ça aussi. Qu’il épouse mon cri.

Quand avec ses billes dures, ces notes dures
emprisonnées en mon sein, ma poitrine ne répète

en sourdine qu’une cantate de mort. Un loto
se joue en moi et j’avance au hasard. Pourtant

toujours droit devant. Le soleil lui ne mord pas encore

mais sous mes pieds crissent les petites canines
de milliers de mollusques morts. Tout fait un peu mal.
Je peine dans le sable, parmi les restes de fondations


de pêcheries abattues par le gros temps il y a
un demi-siècle. Et tout du long la biographie du
minéral : roche... galets... grit... sable. L'eau elle

aussi mâche, remâche. Mais aussi lave. Et malgré

qu’une corneille déchire l’air, jouant à l’oiseau de
mauvaise augure, je cède à ce conseil de l’immaculé

quand une mouette d’un blanc surnaturel, apparition
de la Vierge des oiseaux, me désigne du bec

une toute petite source qui brille en silence dans

un pli de la roche. La chevelure de l’herbe y goutte
sur le dos de la pierre. Dans l'ombre fraîche, que
projette un arbrisseau cramponné à la falaise,


deux tariers pâtres sans chant, par à-coups nerveux,
s'abreuvent à ce suintement, à cette eau sans bruit.
Une mésange s’invite, les stupéfie. Boit à son tour.

Et moi-même je me dessoiffe à cette estampe d'eau,

de becs, de fibre vibrionnante. Plus haut des herbes
grèges piquent la pierre du chemin. Des herbes raides

comme une ondée que toute une concorde fige.
Des herbes obliques comme des hastes stoppées.

Positions

Chris Burden, Shoot, 1971


























Nous assistons, dans les anti- et les pro-, à certaines étapes du deuil. Principalement au déni et à la colère. Les anti- et les pro- ont beaucoup plus en commun qu’ils ne le pensent. Chacun des ces deux groupes, à quoi l’on voudrait, par intérêt ou indolence d’esprit, désormais réduire cette société, partage la même obsession pernicieuse : rétablir le monde « d’avant ». Mais le monde « d’avant » est mort. Comme le monde qui aura immédiatement précédé cette fin d’été 2001 a fini avec le 11-Septembre, le monde qui aura immédiatement précédé le printemps 2020 a fini avec le Premier Confinement.

Réduire notre univers actuel à deux groupes qui se combattraient est une aberration. Et un instrument. Une aberration, car il existe entre ces deux clans de prosélytes agressifs toute une gamme infiniment nuancée. Un instrument, parce que le gouvernement se sert de ce schisme à la fois comme d’un levier et comme d’un écran.

Le gouvernement en désignant lui-même les « justes » les vaccinés se permet dans un même élan de montrer du doigt tous les autres comme des réprouvés. Des criminels par anticipation, des irresponsables qui vont tuer. Mais qui n’ont commis aucun crime. Nous vivons dans une société de procès. Personne ne peut plus aujourd’hui accepter comme un fatum les conséquences d’un fléau naturel sans en rechercher la responsabilité parmi les acteurs publics ou privés. Une inondation ? C’est l’aménagement du territoire. Une pandémie qui ne ralentit pas ? Les non-vaccinés feront l’affaire. On joue sur la peur ; on fait naître du ressentiment. Ce sont depuis toujours deux leviers efficients. Tout gouvernement, bête à sang froid, sait bien tout ça et en use. Et nos dirigeants décomplexés indiquent à haute voix les ennemis : « Les moutons ne sont pas ceux que l’on croit. » Ce sont ces irresponsables de non-vaccinés qui tuent...

Montrer du doigt les non-vaccinés pour faire oublier, par cet écran, que ce déconfinement a été précipité pour des intérêts... de santé, oui... mais pour l’outil, pas pour l’homme. Un bon ouvrier n’oublie pas de graisser son outil. L’outil c’est cette population. Ces maillons de la chaîne économique qui commençaient à couiner. Pfizer, Janssen, AstraZeneca auront été la graisse nécessaire pour faire repartir la chaîne. Et à cette fin nos dirigeants ont agité la carotte désormais bien connue des libertés retrouvées, et engagé les vaccinés (puisqu’ils ont été « libérés ») à penser qu’ils sont les « bons », et les non-vaccinés les « mécréants » à neutraliser et à punir. Pierre Duchau a fait récemment une remarque intéressante à propos de cette fracture : « L’ambition est sans doute par-là de substituer au ressentiment vertical du peuple contre les gouvernants une défiance horizontale du peuple contre lui-même. C’est là, pour tous, un jeu très dangereux. »

Il n’est pas question de complot. Arrêtons avec ce vocable qui n’est jeté à tout bout de champ que pour décrédibiliser toute tentative de réfléchir à tous les intérêts politiques, économiques ou privés qui sont en jeu. Non, nul complot. Mais des tripotages. Les mêmes petits arrangements qui durent depuis la nuit des temps. Depuis l’invention de la propriété et l’apparition d’un concept de pouvoir.

Pourtant, parallèlement à cette orchestration dissonante, le brise-glace de la science va son petit bonhomme de chemin, ouvre une voie parmi ce grinçant amalgame. Et il ne fait aucun doute que ces vaccins sont primordiaux.

Mais la liberté de jouir de son propre corps, de garder l’usufruit de ce bien que la vie nous a octroyé, l’est encore davantage chaque fois fois que ce corps est dans la possibilité de n’exercer aucune influence nocive sur un autre. Et cette possibilité existe, des vies sont ainsi établies qu’elles n’exposent à aucune dangerosité celle du proche ou du voisin.

L’État veut faire porter le chapeau aux anti-, tout en greffant à leur engeance les indécis, les sceptiques ; de nombreux non-vaccinés aussi qui croient à l’efficacité et à l’utilité du vaccin mais qui conservent à cause d’une manière de vivre qui s’y prête ou d’un « art de la prudence » maîtrisé l’espoir de garder le contrôle de leur propre corps. Faire porter ce chapeau des décisions irraisonnables et intéressées du gouvernement à tous les non-vaccinés permet bien sûr de gagner à sa cause le gros des vaccinés. Et les anti- y trouvent également leur compte : leur désignation en tant que boucs émissaires va dans leur sens, alimente leur espoir d’enchérir leur influence et entérine l’exacerbation de leur défiance.

Si les pro- et les anti- sont obsédés par cette même chimère celle obscènement exhibée par le pouvoir d’un retour à la normale —, les non-vaccinés « modérés » et les vaccinés « modérés », eux, pris en otages, sous les feux de ces deux prosélytismes, restent calmes. Non pas « à sang froid », mais calmes. Le désir de retrouver ce qui n’est plus, qui rend si perméable aux tours de passe-passe de l’État et de ses opposants forcenés (se présente l’image de l’objet disparu : sous l’égide de cette image, on accepte tout à condition de ne plus la perdre), ne les impacte pas ou peu.

Nous voudrions tous revoir l’ancien monde : même pas beau, même pas bon, mais moins moche et méchant. Néanmoins soyons calmes, raisonnables : le monde « d’avant » est mort. Il faut accepter d’en faire le deuil. Et gardons en tête que ce vaccin apporte une solution de confort (encore que provisoire) pour le nouveau monde mais aucune clé pour revenir à l’ancien.


(Je me désobéis, je m’écarte de mon credo, et je n’en suis pas fier. J’y retourne. « Passé la trentaine, on ne devrait pas plus s'intéresser aux événements qu'un astronome aux potins. »)

De la matière qui rêve

Bill Viola, Ascension, 2000













« L’acte de penser l’intéressait maintenant plus que les douteux produits de la pensée elle-même. [...] Toute sa vie, il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. Bon nombre des produits de l’esprit n’étaient eux aussi que de difformes veaux-de-lune. D’autres notions, plus propres et plus nettes, forgées comme par un maître ouvrier, étaient de ces objets qui font illusion à distance ; on ne se lassait pas d’admirer leurs angles et leurs parallèles ; elles n’étaient néanmoins que les barreaux dans lesquels l’entendement s’enferme lui-même, et la rouille du faux mangeait déjà ces abstraites ferrailles. Par instants, on tremblait comme sur le bord d’une transmutation : un peu d’or semblait naître dans le creuset de la cervelle humaine ; on n’aboutissait pourtant qu’à une équivalence. […] Il en allait des figures assumées par l’esprit comme de ces grandes formes nées de l’eau indifférenciée qui s’assaillent ou se relaient à la surface du gouffre ; chaque concept s’affaissait finalement dans son propre contraire, comme deux houles qui se heurtent s’annihilent en une seule et même écume blanche. […] Maintenant, en faveur d’un examen plus poussé, il renonçait temporairement aux concepts eux-mêmes ; il retenait son esprit, comme on retient son souffle, pour mieux entendre ce bruit de roues tournant si vite qu’on ne s’aperçoit pas qu’elles tournent. »

in L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar

Le reste des saisons

Peter Brook, Sa Majesté des mouches, 1963


















Le temps était communément gai,
qui s’étirait dans ce long interstice
où le jardin redonnait du lilas et

des framboises. Le reste des saisons,

les pantalons détrempés, nos rires
ébrouaient le haut buisson du bas

éden indiscipliné. — Doubrovsky
dit : « L’hommage des vivants est

de ressembler, au moins un moment,

aux morts. » Devant un demi-are
d’enfance, je me fige. Au pied de
l’enfant mort ; de son obscur jeu.

En odeur de soi

Gérard Traquandi, Sans titre, 2005

Mon âme est comme un feu qui dévore et parfume
Ce qu’on jette pour le ternir.

in Journal, Henri-Frédéric Amiel

La nouvelle

Stéphane Bernard, V., 2004

















Ils sont allongés
dans le lit des parents.
Face à eux
il y a une grande armoire
dotée d'une glace
mais l'homme ne se voit pas
d'où il est.
Sur la commode, à sa gauche,
une photographie encadrée de la seconde fille
et du beau-fils
fraîchement mariés.
Ce sera une fille, dit-elle.
Il pense à la prochaine photo
encadrée sur la commode.
Le lit bouge.
Il faudrait changer les draps aussi.
Une des portes de l'armoire grince.
Un visage d'homme y apparaît.
Terrifié. Ravi.

in Combattant varié, Aux Cailloux des Chemins, 2020

Très peu d'espace

Topor, Le Voyageur immobile, 1968














« Il disposait de très peu d’espace. Le temps aussi lui était mesuré. Il se hâtait sans cesse, comme avec désespoir, vers des buts extrêmement proches. Tantôt, prisonnier, il se précipitait vers je ne sais quelles étroites limites, et tantôt, poursuivi, il se réfugiait vers le centre. »

in Molloy, Samuel Beckett

Loin


 

Un pouce carré de vide

Naruto, 2014











Long Tchou s’adressa à Wen Tche et dit : « Votre art est subtil et j’ai une maladie. Pouvez-vous la guérir ? » Wen Tche dit : « Je suis à votre disposition, mais j’attends que vous m’indiquiez les signes de votre maladie. » Long Tchou s’expliqua : « La louange de mes concitoyens ne me procure pas la satisfaction de l’honneur et je ne ressens pas de la honte à cause de leur blâme. Le gain ne me réjouit pas et la perte ne m’afflige pas. Je considère la vie à l’égal de la mort et la richesse à l’égal de la pauvreté. Quant aux humains, ils me paraissent valoir autant que des porcs et moi-même je me considère comme les autres. Je vis au sein de ma famille comme un voyageur à l’auberge. Ma patrie est pour moi comme un pays étranger. À l’encontre de ces défauts, dignités et récompenses sont sans effet ; blâmes et châtiments ne m’effraient pas ; grandeur et décadence, profits et pertes n’y feraient rien, non plus que les deuils et les joies. C’est pourquoi je n’ai aucune aptitude à servir le prince ni à entretenir des rapports normaux avec mes parents et mes amis, avec ma femme et mes enfants , et je gouverne mal mes domestiques. De quelle sorte de maladie suis-je affligé et comment m’en guérir ? »

Wen Tche fit tourner Long Tchou le dos à la lumière et lui-même se mit derrière son patient pour examiner sa silhouette qui se découpait dans la lumière. Il dit alors : « Je vois bien votre cœur : c’est un pouce carré de vide ! Vous êtes presque comme un saint. Six ouvertures de votre cœur sont parfaitement libres et une seule ouverture reste fermée. Par le temps qui court, on tient la sainte sagesse pour maladie. Sans doute, est-ce là votre maladie. À cela, je ne connais pas de remède. »

Sage sans le savoir in Le vrai classique du vide parfait, Lie tseu

Depuis l'est, de la lumière

Carsten Höller, Killing Children, 1994


















La maison a tremblé et crié toute la nuit.
Vers le matin, s'est calmée. Les enfants,
cherchant quelque chose à manger, se fraient
un chemin à travers le séjour sens dessus dessous
pour gagner la cuisine sens dessus dessous.
Voilà Père, qui dort sur le canapé.
C'est clair qu'ils s'arrêtent pour regarder. Qui ne ferait de même ?
Ils écoutent ses ronflements violents
et comprennent que les vieilles habitudes
ont repris une fois encore. Alors qu'y a-t-il de neuf ?
Mais la vraie sensation, ce qui leur fait écarquiller les yeux,
c'est que leur sapin de Noël a été renversé.
Il gît sur le côté devant la cheminée. 
L'arbre qu'ils ont aidé à décorer.
Il est abîmé maintenant, des glaçons et des sucres d'orge
jonchent le tapis. Comment une chose pareille a même pu se produire ?
Et ils voient que Père a ouvert
le cadeau que Mère lui a offert. C'est une longueur de corde
à moitié sortie de sa jolie boîte.
Qu'ils aillent se faire pendre
l'un et l'autre, voilà ce qu'ils aimeraient dire.
Au diable tout ça, au diable
les parents, c'est ce qu'ils pensent. En attendant,
il y a des céréales dans le placard, du lait
au frigo. Ils vont s'installer avec leur bol
devant la télé, trouvent leur feuilleton,
essaient d'oublier la pagaille tout autour.
Ils montent le son. Plus fort, et plus fort encore.
Père se retourne et grogne. Les enfants rient.
Ils continuent d'augmenter le volume pour qu'il comprenne bien
qu'il est en vie. Il lèvre la tête. La matin commence.

in La vitesse foudroyante du passé, Raymond Carver

Entretien avec Hervé Gouault

Hannibal, 2015

[...] H.G. : J’aimerais revenir sur deux poèmes qui me touchent et m’interrogent. « Laisse », dont j'aime beaucoup le déroulé, la narration intérieure et paysagère, je me demandais comment c'était monté, venu ? Pareillement avec « Les étranges fruits », qui m'intrigue bien plus, difficile d'accès, ramenant et s'éloignant de la célèbre chanson.

S.B. : Oui oui, je peux parler de ces deux poèmes. C'est d'ailleurs deux bons exemples : un qui a demandé du temps et un peu de travail et l'autre qui est venu d'un jet. Le plus ancien de ces deux poèmes d'abord, « Les étranges fruits ». Ce titre, tu as mis le doigt dessus, est évidemment un hommage à Billie Holiday, à ce terrible poème. Poème terrible parce que comme le « Todesfuge » de Celan, son auteur l'a tiré d'une matière dont on aurait préféré qu'elle n'existe pas. Poème dont on voudrait que n'en soit jamais venue la nécessité. J'étais dans une mauvaise passe quand j'ai écrit ce poème. Je me trouvais dans le loft d'artiste d'un ami (je précise parce que c'est le lieu que je décris au début du poème) qui s'absentant me l'avait laissé pour quelques semaines afin que je fasse le point. Je m'étais isolé des trois personnes avec qui je vivais. Je ne faisais que lire ou boire en écoutant de la musique. Mais un après-midi je me suis dit qu'il fallait que je tente d'écrire quelque chose. Que je ramène au moins ça si ma situation mentale ne s'améliorait pas tellement. Alors j'ai fait une chose que je ne fais pas souvent. Je me suis mis en position d'écrire un poème dont aucune prémisse ne m'était venue. Je me suis assis sur un tabouret, j'ai posé une feuille sur la table à dessin de mon ami et j'ai levé la tête. J'ai observé. Au bout d'un quart d'heure j'ai parlé du vent. [...]

(L'entretien complet ici sur le site des éditions Aux Cailloux des Chemins.)

Post-mortem

Jean Cocteau, Le Testament d'Orphée, 1960



















Contempler les œuvres
de l'art continue
ma vie à la manière

d'yeux qu'on aurait
peints sur mes
paupières de mort.
in Salle d'attente

Mygales

Mississippi John Hurt, You Got To Walk That Lonesome Valley,1966





















Deux mygales
dansent
un menuet 

l'une
séduisant
l'autre :

la parade
nuptiale
des mains

de Mississippi
John
Hurt.

In United Poems of America

Luzerne

Mick Wiggins, Of Mice and Men, 1994

















Je ne sais pas

d’où c’est venu.
Je me tiens

le sexe et
pense à Lennie
Small, à ses

grandes mains
qui néantisent
d’amour ce qui 

est doux, à la 
rivière. A George.
A Lennie

rêvant à la ferme,
aux lapins,
à la luzerne.

A George.
Au coup de feu.
Je n’arrive pas

à pisser mais je
pleure un peu,
mon sexe à la main.

In United Poems of America