Limes

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30, 1901




























                                                                Il n’avait pas fait le mal : ça avait
                                                                fait le mal, comme ça gèle ou ça pleut,
                                                                en lui et autour de lui.

                                                                                                          Louis Pauwels

Le papier peint mute au gré des jours.
Perceptible par à-coups.
C’est le printemps, je ne vois rien qui croît.

J’aère et j’ai froid.

J’imagine une marche.
Je me vois qui marche.

Tu profites maintenant sans hésiter
d’une plage d’égoïsme possible, méritée.
T’habitues à mon absence lointaine dans la chambre.

De loin en loin,

vague entre nous,

une enfance remue.

in Sole povero, Bruno Guattari Éditeur, 2023

Le même néant ou quoi ?

Cy Twombly, Untitled (Notes from Sperlonga), 1959





















Ce qui tout à l'heure
Était dans l'eau,
Qui ne s'y reflète plus :

Une marche, un défilé rocheux,
Une ébauche de machinerie,
Un crayon en train d'écrire

Et le regard, ce regard
Qui n'était pas pour toi,

Qui a disparu
Comme le reste,
Sans doute en même temps,

Vers le même néant  
Ou vers quoi ?

in Art poétique, Eugène Guillevic

Une tache tenace

Alix Cléo Roubaud, Portrait de Marcelle Blanchette, 1980























Au fond de la baignoire
vidée, à la surface de la
couche d’eau résiduelle,

le reflet de mon visage repose
comme une lie de l’être.
On a lavé le corps, on a

lavé l’être. On n’est pas
parvenu à nettoyer  cette
chose l’eau, qui a lavé,

transformée par un innocent
maléfice en miroir 
cette tache tenace du moi.

Galle du chêne

Hans Bellmer, L'Œuf, 1971



























Le fruit sec est gonflé, léger.
C’est un gland malade, me dis-tu,
et je ne te crois pas. J’affirme
que c’est autre chose, un autre fruit,
et cherche à le prouver quand 
tout au fond de moi quelque chose
acquiesce à ce que tu ajoutes.
Oui, je vois bien que ce sont des
feuilles de chêne. Il suffit désormais
d’une broutille pour entrer en 
désaccord, pour dessécher toute
trace d’amour, laisser s’enfler
l’orgueil, dernier point de contact.
Nous ne reconnaissons plus l’autre.
Quel est ce parasite qui est entré,
et quand ? Je tourne la ramille
aux feuilles jaunies entre mes doigts,
observant le fruit méconnaissable.
Et je reconnais mon erreur.
Quelle circonstance nous a piqués,
a pondu son œuf en nous ?
Quoi s’y abrite et s’en nourrit ?
Ce qui avait du poids, qui était
solide, est devenu léger et cassant.

Terre pavée d’abîmes

Sebastião Salgado, Gold mine of Serra Pelada, State of Pará, Brazil, 1986





















« Un fou est un homme qui voit un abîme et y tombe. Le savant l’entend tomber, prend sa toise, mesure la distance, fait un escalier, descend, remonte, et se frotte les mains, après avoir dit à l’univers : Cet abîme a dix-huit cent deux pieds de profondeur, la température du fond est de deux degrés plus chaude que celle de notre atmosphère. Puis il vit en famille. Le fou reste dans sa loge. Ils meurent tous deux. Dieu seul sait qui du fou, qui du savant, a été le plus près du vrai. Empédocle est le premier savant qui ait cumulé. Il n’y a pas un seul de nos mouvements, ni une seule de nos actions qui ne soit un abîme, où l’homme le plus sage ne puisse laisser sa raison, et qui ne puisse fournir au savant l’occasion de prendre sa toise et d’essayer à mesurer l’infini. Il y a de l’infini dans le moindre gramen. […] Ceux qui savent que la terre est pavée d’abîmes, foulée par des fous et mesurée par des savants, me pardonneront seuls l’apparente niaiserie de mes observations. Je parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s’élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres, et le plus horrible des mouvements dans l’immobilité. »

in Théorie de la démarche, Honoré de Balzac

Memento mori

Hervé Guibert, Lecture, 1981




















C’est là qu’elle s’est posée, qu’elle a décidé
de se figer et mourir. Post-it de la mort collé
au verre : « Souviens-toi que tu meurs. »
À l’automne les arbres se défont des feuilles,
après quelques mois, elle, ce sont ses ailes
qui sont tombées. Qui me dirait de nettoyer
la vitre je refuserais. Qu’on me laisse être
le Champollion d’un seul signe : ce caractère
en carcasse de mouche peint sur fond de ciel
bleu ; dessous, les explosions atomiques vertes
des jardins. Aucun oiseau, rien, n’y touche.
Qui me dirait de nettoyer la vitre... Mais la mouche
morte, aux ailes tombées — la mort aussi fane,
hier la grêle de mai a pulvérisé son corps.
Je reste collé à la vitre ; je n’ai pas d’ailes.
C’est peut-être mon tour. J’attends la grêle.

Brame

Lucio Fontana, Concetto spaziale, attese, 1960




























La lézarde qu’imprime au réel
le coup de sang
brame souvent une fulgurance,

que fige la trêve,

et presque toujours
naît un apophtegme
de cette coagulation de l’éclair.

Le passé

Cy Twombly, Nimphidia, 1982
































Comme une vieille échelle pourrie
Qu’on a jetée d’une scierie désaffectée
Et qui flotte, émergeant seulement par le haut,
Tandis que, tout imprégné d’eau, le reste baigne,
Rongé par les tarets, encroûté de bernacles
Et de moules accrochées en papillotes bleues ;
Puante, alourdie d’algues et de ces curieux êtres
Qui vivent de la mort et de la marée basse,
Route vermiculée, en proie à l’helminthiase :

Telle est ma conscience.

De temps en temps, je la sèche au soleil,
Je l’appuie (contre rien du tout,
Puisqu’elle ne monte nulle part) ;
Mais je la garde, on ne sait jamais, ça peut servir.
Qui sait si elle n’est pas récupérable,
Si on ne pourrait pas la radouber un peu
Et chaque nuit sans raison ma cervelle
Monte et descend les barreaux de l’échelle.

in Le phare appelle à lui la tempête, Malcolm Lowry

Recraché

René Magritte, Les Compagnons de la Peur, 1942






















J’ai vécu dans ma nuit, le jour comme la nuit,
comme dans le cul d’une chouette. Ou plutôt
dans le ventre et me voilà maintenant, quelle mutation,

recraché au grand jour, pelote de réjection,
caillou tendre d’os, de plume, de poil et de peau ;
où la plume, de loin en loin à la joie, à la grâce

arrachée  et avalée  y enchâsse et conjure
les os des démons mal digérés, la bourre de la bête 
exclue, les peaux des mues « où l’on a écrit ».

À cheval

William Turner, La mort sur un cheval pâle, 1827






















Nous reposions cet été-là sur l’herbe sous les pins.
Nous respirions après un printemps noir à couper le souffle,
nous réchauffant  la vie renaissait en nous timidement
à cheval sur la fournaise des sables et l’ombre fraîche

des pins sur le sable. Et des pluies de bêtes à bon Dieu
nous tombaient dessus. Nous portions les bêtes à même la peau
comme des perles, des grigris, le bonheur. Et des escouades
de guêpes mettaient à nos corps dénudés des boutons

de costume d’angoisse. Le premier message, la chance,
le second, le danger ; la guêpe pourtant nous faisait don
d’un état vital d’alerte qui nous poussait à une métamorphose
dont nous avons fini par oublier que nous en avions besoin.

Gacel

Edward Hopper, Cape Cod morning, 1950
























                                                    Elle est assez triste et bonne,
                                                    L’âme animale, obscure.
                                                                             Ossip Mandelstam

La vieille chienne, centenaire dans son
monde de chienne, semble être restée là
des mois étendue dans l’herbe — tout
un été, tout un automne et la moitié d’un
hiver , l’œil mi-clos, à regarder jouer
et rejouer devant elle chaque jour le spectacle
de ses jeunes années dans le jeune chien
fou gambadant, sautant, jappant autour
d’elle. Oui, le jeune chien fou a rejoué sur
cette scène du jardin devant elle, autour
d’elle les jeunes années de la vieille chienne.
Aujourd’hui le jeune chien est dans le jardin.
Il joue encore, aboie, bondit, gambade.
Il ne se souvient pas de la vieille chienne.

Un lait noir

David Hockney, Shirley Goldfarb & Gregory Masurovsky, 1974

















Le boyau de ton esprit
métabolise sa paix
à partir d’une base de toute cette matière
que tu sais le mieux susciter
(comme pérégriner
à chaque point du plan,
de station en station,
en restant sur ton siège).
Penser t’enveloppe
et te développe
comme une mère que tu tètes.
Tu penses
et du sein de l’infini
c’est un lait noir qui goutte.
Qui fait croître, se densifier tes entractes :
des minutes non pas de joie
mais sans peines,
et qui creusent une pause
dans ta dernière heure,
telle à chaque instant reconduite.

Réflexions avec Kleist

Hervé Guibert, Autoportrait flou, 1982




















                                                             C’est le propre de toute forme parfaite que
                                                             l’esprit s’en dégage de façon immédiate et 
                                                             directe, tandis que la forme vicieuse le retient
                                                             prisonnier, tel un mauvais miroir qui ne nous
                                                             rappelle rien d’autre que lui-même.

                                                                                                             H. von Kleist / Cioran

Plutôt que de sortir de l’eau et me sécher,
je préfère rester encore un peu, assis, à observer
ce liquide porteur de mon image s’évacuer.

Une image qui, quand l’eau n’est plus
qu’une nappe, un vernis, commence à trembler.
Sur mes jambes, mes reins, soudain le froid

gagne. Je m’attends à ce que la bonde aspire
mon visage avec l’eau usée, cette transparence
qui m’a lavé, mais le poids de mon corps

pèse si fort sur le fond qu’il forme la vasque
d’un miroir archaïque et c’est mon reflet stagnant,
spectral qui me fait face. Il m’affronte,

comme si mon propre regard était tombé,
s’était noyé. Et mon regard, tombé, noyé,
infuse là, dans un lait  mais de qui, de quoi ?

Fauve psychique

Gerhard Richter, Record Player (October 18, 1977), 1988
























Sentir ta tête exploser (sentir ta boîte crânienne sur le point d’éclater en morceaux)

sentir ta moelle épinière te remonter au cerveau à force d’être comprimée
sentir ton cerveau comme un fruit sec
se sentir sans cesse et inconsciemment et comme électriquement téléguidée
sentir qu’on te vole tes associations d’idées
sentir ton âme pisser de ton corps, comme si tu n’arrivais plus à fixer l’eau

sentir la cellule bouger. Tu te réveilles, tu ouvres les yeux : la cellule bouge. L’après-midi quand il y a du soleil, ça s’arrête tout d’un coup. Mais elle bouge toujours, tu n’arrives pas à te dépêtrer de cette sensation

Impossible de savoir si tu trembles de froid ou de fièvre
impossible de t’expliquer pourquoi tu trembles, pourquoi tu gèles.
Pour parler de façon simplement audible, il te faut faire effort, il faut presque hurler, comme pour parler très fort

Te sentir devenir muette

Impossible de te rappeler le sens des mots, sinon très vaguement
Les sifflantes  s, ss, tz, sch , supplice intolérable

Les gardiens, les visites, la cour  réalité de celluloïd
Maux de tête
Flashes
Ne plus maîtriser la construction des phrases, la grammaire, la syntaxe.
Si tu écris  au bout de deux lignes, impossible de te rappeler le début de la première

Sentir que tu te consumes au dedans
sentir que si tu étais libérée, dire ce qu’il en est, ce serait exactement comme jeter de l’eau bouillante à la gueule des autres et les ébouillanter, les défigurer à vie
Une agressivité folle, sans exutoire. C’est le pire. Être persuadée que tu n’as pas la moindre chance de t’en tirer : et impossible de faire entendre ça.

Des visites, il ne te reste rien. Une demi-heure après, impossible de te rappeler, sauf de façon mécanique, si ça a eu lieu aujourd’hui ou la semaine dernière
Le bain de la semaine, c’est la chance de se laisser aller, de reprendre des forces pour un bref instant  pour quelques heures

Sentir le temps et l’espace irrémédiablement imbriqués l’un dans l’autre et te sentir vaciller, piégée dans un labyrinthe de glaces déformantes
Et après : la terrible euphorie d’entendre quelque chose  qui différencie le jour de la nuit acoustique
Sentir que maintenant le temps repart, le cerveau se dilate, la moelle épinière se remet en place pour des semaines

Et te sentir comme dépiautée
Bourdonnements d’oreilles, et au réveil te sentir comme rouée de coups

Et bouger au ralenti

Te sentir comme enfermée dans une cuve plombée, et sous vide
Et après : choc, comme si une plaque de fer te tombait sur la tête
Comparaisons, concepts qui te viennent à l’esprit :
Aux prises avec un fauve psychique. Tambourinage impitoyable, comme dans une fusée en pleine accélération, où les types sont écrasés sous la vitesse

La colonie pénitentiaire de Kafka  le type sur une planche à clous  et le grand huit sans arrêt.
Quant à la radio : ça permet un minimum de détente, comme un coup de freins, on chute de 240 à 190.

in Mutinerie et autres textes, Ulrike Meinhof

Même les roses puent

Gerhard Richter, Paysage, 1992






















                                                                Et moi qui regardais très fixement,
                                                                je vis des gens boueux dans ce marais,
                                                                tous nus, et à l’aspect meurtri.
                                                                Ils se frappaient, mais non avec la main.

                                                                                                                   Dante Alighieri

C’est un bouge, un gourbi à la périphérie
d’un infect petit bourg. Ici une raffinerie
empeste l’air. Même les roses puent. Sauf
les plus fortes : celles-là n’ont pas d’odeur.

De vieux rosiers bordent l’allée jusqu’à la porte.
Exsangues. Entortillés. Et bientôt rejoints
par les hautes herbes que revitalisent les pétales
chus de leurs roses rares et pourrissantes.

Les tiges grises aux épines épaisses, à leurs
cimes s’embrassent, ralentissent front à front
leur affaissement symétrique en jetant une
pénombre sur le ciment désagrégé. L’enfant,

obsédé par la peur d’être piqué, vient à bout
de ces quatre mètres de tunnel végétal en baissant
la tête. L’adulte, lui, le traverse le corps cassé
en deux. Ensuite c’est l’odeur des déchets

qui les redresse. Et l’on frappe là où la peinture
s’effrite le moins. Les écailles de la porte
coupent un peu la peau. Si des mouches
costaudes, bombinant, ne faisaient un siège

vivace autour des poubelles sous les fenêtres,
à la vue du jardin, des vitres sales, on imaginerait
personne ici. Mais on ne veut pas que la porte
s’ouvre. On veut que la raffinerie explose.

Tremblé

Federigo Zandomeneghi, Conversation intéressante, 1895























La seule nécessité
que nous avons de parler
réside toute dans l’attente

qu’en compensation
de ce que ne nous
sont jamais confessées
toutes ces choses

dont on a honte
de se croire le seul
à les faire ou penser,
nous soient révélées

tant de celles dont
on ne soupçonne même pas
que nous tremblons
à l’idée de les connaître.

À Strasbourg

Eugène Leroy, Annemie, 1983































C’est ici que Marie-Antoinette
a troqué sa vie contre une autre,
là sur cette île du Rhin, dans une cabane
battue par la pluie qu’elle s’est dénudée,
rejetant comme une mue
ses vêtements et langage anciens.
Elle en est ressortie autre, et à Strasbourg
le soleil avait remplacé la pluie.

Ne suis-je pas venu ici pour ça ?
Aujourd’hui j’ai grimpé une vis
vertigineuse de trois-cent-trente marches
pour à bout de souffle
d’une terrasse de cathédrale
dominer la brume  et tenter
de différencier l’est du nord, du sud
et de l’ouest ; débusquer une frontière.

Mais c’est déjà le soir et trois
étages au-dessous de mon lit, à la nuit,
par-dessus le silence les ouvriers
grattent, aspergent d’eau, d’asphalte
la rue, font une route neuve.
« Ils raclent ma vie, me décrassent.
Ils me fabriquent un chemin » souriai-je
avant de sombrer dans mes rêves.

Cygne sauvage à Kehl

Franz Kline, Mass. Harbor, 1961






















Un cygne à Kehl est en approche
sur le lac. (Lac si long, si étroit
qu’on le croit une rivière. De plus haut
c’est un sourire, une cicatrice.)

Mon premier cygne allemand
mord ma main sous le gant
de cuir noir (je ne sens aucune dent,
plutôt le grain d’une râpe) ;

il s’attend à y trouver quelque chose,
mais aussitôt, déçu, il plonge
tête et cou dans son image glacée
à travers les feuilles mortes.

L'Oiseau d'or de Brancusi

Lucio Fontana, Concetto Spaziale : Attese, 1960





























Et le jouet
devint l’archétype esthétique

Comme si
la patience de quelque Dieu paysan
avait poli et poli
l’Alpha et l’Oméga
de la Forme
à partir d’une masse de métal

Orientation dénudée
désempennée   déplumée
dans la dynamique du vol
le rythme final
a élagué les extrémités
de crête et de serres

L’acte absolu
de l’art
accorda
à la chasteté de la sculpture
— nue comme l’arcade d’Osiris 
sein de la révélation

une courbe incandescente
léchée par les flammes chromatiques
dans les labyrinthes du jeu des reflets

L’hyperesthétisme
de ce gong de cuivre affiné
transperce l’air
comme
la lumière agressive
délivre
sa signification

L’immaculée
conception
de l’inaudible oiseau
jaillit
d’une superbe retenue

in Il n'est ni vie ni mort, Mina Loy

L'invention

Vincent van Gogh, Amandier en fleurs, 1890
























J’aime penser,
s’il y a un plaisir du fruit
à être fruit, alors

il le prend tout
dans ce vertige lent
d’être la déflagration

d’une fleur
et pas dans cette station
de sa maturité.

Mais on ne peut
écarter la possibilité
qu’il se trouve

un plaisir égal ou supérieur
dans la sénescence,
l’imminence ductile 

qui précède « quand le fruit rompt
à sa branche,
tombe, frappe le sol ».

Et ce plaisir
du fruit que j’invente,
qu’il soit croître

ou attente, me gagne,
comme ce suc
quand je le mords.

Air

Nicolas de Staël, bois gravé pour Poèmes de René Char, 1952





























La ponctuation,
même vive
nomade, des

oiseaux, points
d’ombre
au survol

de mon chemin,
rythme,
change en air

ce long cri ininterrompu
qu’est
toujours

la phrase
de ma méditation
sans eux.

Centaure

Gerhard Richter, Buisson, 1989

























Me rebute le rêve rapporté dans une œuvre d’art. Il y a
vingt-cinq ans un pourtant s’est trouvé pris par moi dans
un poème. À vrai dire je me souviens encore, et davantage,
de la sensation ressentie dans le rêve, que j’avais, plutôt
que le rêve lui-même, voulu rapporter. Durant quelques
secondes (peut-être plus peut-être moins, la temporalité
onirique est imprenable) j’eus la certitude d’être un centaure.
Comme avec une caméra embarquée je m’imaginais voir
tout ce que vit un Chiron au galop. Je sentais mon double
cœur énorme cogner sous l’épais cuir. Avec un son identique
seulement plus audible, mes sabots frappaient la pente
humide d’aube d’une clairière. Je percevais, entouré d’une
nature qu’aucun mouvement n’agitait, contre ma figure,
sur mon crin, dans ma chevelure, le vent que produisait
la puissance de mon train. Et ce vent, je notais — seul
fragment du poème gardé par la mémoire — qu’il « avait
des harmonies de syrinx ». La sensation avait été intense,
vertigineuse. Et qu’un tel rêve me soit venu l’était à force
égale. D’où en moi cela avait-il jailli ? Je n’avais pas
encore lu Homère, ni découvert une seule page d’Ovide.
Mais ce poème oublié dont le titre me revient : Sabotage,
me suffit me souvenir l’avoir écrit pour en reprendre la sensation,
matière seule précieuse du rêve. Et dans ce galop comme
sans but, parti pour nulle part, la joie simplement d’aller.

Filtre à café

Harry Gruyaert, Café Malmö, 1982




















Je suis comme ce filtre à café dans lequel le chaud
liquide noir passe et repasse. Je me sens sale, usé, prêt
à me déchirer. Pourtant il y a un instant je reposais
dans un iridescent répit. Les pieds dans le sable froid
je fixais la barre nuageuse au-dessus du fleuve,
sa nacre griffée d’un bleu turquoise bavant du soleil
par-dessous. (Je parlais avec les yeux simplement
comme avec Dieu. « Il ne peut rien m’arriver. Que
peut-il m’arriver ? Rien. Excepté peut-être un poème. »)
Je pensais à Rothko qui a compris dans un instant
égal qu’il fallait, oui, éclairer la peinture par-dessous.
Rembrandt l’a fait à sa manière avec ses fonds
très travaillés. La Tour, lui, aura trouvé autre chose :
faire de ses figures des réflecteurs... Remontant l’escalier,
puis rue après rue, je pense à ma propre lumière.
Je l’ai trouvée partout ailleurs mais peu en moi. Oui,
je l’ai prise à d’autres et l’ai laissée me traverser,
avec les âmes, les pensées, les joies et les peines.
Je suis depuis longtemps ce filtre, usé, prêt à percer.

Mille-feuille

Wayne Thiebaud, Three Half Cakes, 1966


















Le mot possédant différents sens,
au moins des nuances, la magie du poème
est bel et bien réelle par le faisceau
de phrases infiniment mobiles, et
qui projette hors son auteur ou lecteur
de petites révélations sur lui-même 
comme s’il se tirait à lui-même les cartes,
et que ces cartes il les tirait
à même le mille-feuille de son être.

À la distance du plomb

William Turner, Le Dernier Voyage du Téméraire, 1838























« Le bâtiment était à l’ancre entre Paimbœuf et Saint-Nazaire, et s’appelait la Pauline. C’était un joli trois-mâts marchand, bien élégant, du port de cinq à six cents tonneaux. [...] Je passai le reste de la journée à suivre le bord de la rivière, et à envoyer des coups de fusil à des mouettes et à des goélands que j’étais tout étonné de ne pas voir tomber. Un chasseur du pays, qui s’amusait de mon désappointement, et de qui je m’approchai pour lui demander si, comme le Styx, la Loire avait la propriété de rendre invulnérables les animaux ou les hommes qui se baignaient dans ses eaux, m’apprit, à mon grand étonnement, que, faute de savoir mesurer les distances maritimes, je tirais à une portée double de la portée ordinaire. Il ajouta ceci comme principe absolu : Ne tirez jamais un oiseau de mer que vous ne puissiez voir distinctement son œil ; quand vous voyez l’œil, le corps est à la distance du plomb. J’appliquai à l’instant même cette maxime à l’exécution. J’eus patience ; je laissai approcher un margat jusqu’à ce que je visse distinctement son œil comme un petit point noir ; je tirai : l’oiseau tomba. Le donneur de conseils me salua et tira de son côté, satisfait d’avoir appris quelque chose à un Parisien. Je reproduis l’enseignement comme il m’a été donné ; on ne saurait trop, petite ou grande, répandre une vérité, quelle qu’elle soit. Je ne me rappelle plus quel philosophe disait que, s’il avait la main pleine de vérités, il se la ferait fermer par un cercle de fer, de peur qu’elle ne s’ouvrit par distraction, et que les vérités ne s’envolassent. Moi, j’ouvrirais les deux mains, et pousserais encore la vérité de toute la puissance de mon souffle. Rien ne vole si mal ou ne marche si lentement qu’une vraie vérité. Mais, comme une vérité coûte toujours quelque chose à quelqu’un, celle qui venait de m’être révélée coûta la vie à trois ou quatre goélands. »

in Mes Mémoires, Alexandre Dumas

Ta paume

Ingmar Bergman, Cris et Chuchotements, 1972




















                                            elles portent le vide à la bouche comme le plein

                                                                                                              Paul Celan

Ta main ne répond plus, elle est prise.
Prise par ta source. Tu tiens ta source
dans ta main jusqu’à ce qu’elle tarisse. Ta paume
est un bol d’elle, où tu la bois avec toi. Après,
où elle cesse reste une étendue. Ta paume
comme une vasque, avec l’eau d’elle,
l’eau de toi. C’est la même eau. Et la même eau porte
son image. Plus tard, ta main répondra de nouveau.
Des mots pâles par la cendre, couleront
par tes doigts, ils auront un peu l’odeur
dans ta paume, de ce qu’a mouillé la terre.

Ondée brusque de printemps

Cy Twombly, Untitled, 1972























À l’abri au-dessus du jardin (elle m’a fait
lever la tête) j’assiste à une ondée brusque
de printemps. Les chiens de mes hôtes transitoires,
noir et blanc, elle les saisit entre les bouleaux,
sous l’archontophœnix et les arums. Ils
se ressemblent, on dirait des cousins. Mais
l’un, très vieille femelle, yeux vitreux.
un regard qui dit : « Non, je ne veux pas, non.
je ne comprends pas », l’autre, ado fou
innocent jusqu’au crime, ont des races différentes.
Alors est-ce l’âge, ou la race, ou le sexe ?
L’un frotte encore sa truffe dans l’herbe battue
par le grain, l’autre est sous la table. Table
dressée pour trois, au vase, aux fleurs versés,
et qu’un Le Sidaner a peut-être peinte, et
que ne fait plus vivre, vibrer que la trombe.