Ile

C’est être, l’anormal —
puisque ne pas être
est le courant,
 
l’égale source du rien
contre quoi l’île
inventée de l’être s’use.

Lecture

Le monde
qui brûle
est afin qu'il
 
le déchiffre
la torche
du sage.

Bulbe

Le silence est prisonnier d’un bulbe de sons
qu’on pèle pour le trouver.  — Dans le lieu,
l’heure propices, dans son plus simple appareil
 
par notre acharnement, le bulbe est à un doigt
de faire saigner le silence. — Mais il reste une
vibration. Dehors. Dedans ? On ne sait plus.

Occupation

C'est parce que presque aucun homme
ne peut davantage supporter l'idée d'une
existence sans but que la souffrance,
 
que la souffrance — la supporter, la
faire subir, la soulager — est le but que
l'homme a pressenti qu'il l'occuperait.

Sexe

Le sexe est l'organe
qui pernicieusement
nous persuade
 
le mieux qu'il est
la plus honnête
copie de notre cœur.

Cordial

Je tire des fruits de
l'actualité du monde,
dont je mâche et fermente
 
en moi le dégoût tout le jour,
le cordial qui me fait
encore tenir un jour.

Usure

La lucidité est cet usurier vaccin qui
nous fait payer notre neuve disposition
à ne plus éprouver que le grotesque
 
de la catastrophe de vivre, par la perte
de notre propension à fermenter dans
les interludes de ses joies dérisoires.

Bruit

Ce que tu ne vois que parce
que tu veux bien le voir
et qui est faux est un tel
 
bruit, qu'il t'empêche
d'entendre ce qui est vrai et
qui te crie qu'il veut être vu.

Kayak

Le confort est à l'esprit de
l'homme ce que la graisse est à
la peau du kayak : étanchéifié,
 
l'onde des connaissances primordiales
glisse sur lui au lieu qu'elle
l'absorbe et qu'il s'en imprègne.

Extinction

Tu te fonds dans tout ce qui te pénètre
des pensées et des mœurs des autres.
C'est pourtant te toucher toi,
 
à la limite de ta propre pensée,
ce qu'il te faut, qui te fera te
fondre dans toi-même et disparaître.

Pardon II

Nous pardonnons parfois à
notre bourreau mais presque
jamais à notre victime, pour
 
la raison que notre bourreau
nous établit dans le bien,
notre victime dans le mal.

Méditation

Ta voix ne se trouve pas
dans ce livre parce qu'elle
est dans ce livre ou dans
 
les mots de ce livre, mais
parce qu'elle est les mots que
méditent les mots de ce livre.

Penser

Le bois du
corps entier
disparaît
 
dans ce feu
calme de
tout l'esprit.

Terre

Au projet que j'ai que tu me
creuses, transmettes ton
ambition absente, se lie la hantise
 
que la mienne si tangible
tombe en toi comme autour
du trou fait la terre monte et pèse.

Objet

Le renoncement augmente,
en nous le vide gagne,
que seul peut combler
 
la prière ou le poème,
objet de rien
à quoi le vide s’occupe.

Toilette

Coucher une pensée sur le papier
requiert tout le soin du cadavre exposé.
On lave. On reforme, pomponne.
 
L’on met en branle grotesquement
l’illusion de la vie à l’exact point où
elle ne se présentera précisément plus.

Incrémentation

Chaque fois que j’ai fait mon tour d’une
question, sans même toujours la moindre
piste de réponse, je me sens de ce tour
 
sur moi-même plus riche comme d’une
goutte d’un rien, qui tombant en moi m’anime
d’un cercle qui grandit quoiqu’il s’efface.

Ecope

L’inutile nécessité
de la poésie,
comme une écope

dans un naufrage,
me comble.
Je retourne à la mer.

Lumière

Quant à l'image que l'on
se fait d'un homme, chacun a
son propre révélateur et son
 
propre fixateur. Et qu'importe
toute la lumière que produit
cet homme sur lui-même.

Les pièces bleues

La radio chante Oh Gaby dans la caravane et la tasse
de café fume à côté du grand puzzle avec des chevaux.
Au-dessus d’eux un grand trou laisse apparaître
le formica marron. Sa mère a du mal avec le ciel.
 
Par la fenêtre on voit l’herbe blanche et les flaques
de boue glacées et brisées par les roues. Il a décidé
qu’aujourd’hui il l’aiderait à trier les pièces bleues.

Possession

Lorsque cela qui nous
pénètre pèse plus que
nous-même, nous ne
 
sommes plus que ce
cela seulement touché
parfois par nous-même.

Catéchisme

Gratte, gratte jusqu’à
l’os, gratte l’os,
gratte jusqu’à ce
 
que l’os soit l’outil,
l’outil qui grattera
au-delà de l’os.

Tige

L'être est juste la tige
par quoi fait route, se
rejoint et reconstitue
 
la mort, de son bulbe
à son parfum dans la
flétrissure de la fleur.

Phlomis russeliana

Méditer sur ces phlomis russeliana
et leurs pompons dégressifs, un
s'inscrivant chaque décimètre sur
la ligne de la tige, me rappelle que
progresser pas à pas est une illusion.
 
Nous ne sommes qu'une suite de
projections, d'échos de nous-même :
toujours presque meilleur ou
presque pire, mais assurément
toujours plus neuf et plus diminué.

Epouse

On trouve une chose
sans qu'on la connaisse
ni ne sache qu'on la
 
cherche, quand elle
épouse exactement la
forme d'un vide en nous.

Réparation II

La sensation esthétique
est ce par quoi la vérité
nous éconduit
 
et défraie des vains efforts
que nous faisons
pour l'atteindre.

Destination

Car je suis ma propre
destination, aucune
autre destination ne
 
m'intéresse. Et cette
destination est trouver
en moi un départ.

Contact

La femme et l'homme ne connaissent qu'à demi
l'homme, pour la raison que tout ce que la femme
sait de l'homme lui vient de sa conserve de l’enfant
passé en elle, et que sa propre connaissance, qu'il
est homme, est à l'homme l'écran qui le coupe de
cet enfant, lui-même, dont il ne sait presque pas
qu'il cherche à le toucher au contact d'une femme.

Tabulation

Une tabulation est dans
l’homme, qui lui ferme du
monde et son commencement
 
et sa fin. Et une autre est
dans le monde : elle est le
monde imaginé par l’homme.

Lanterne

Il y a une flamme en nous,
une lumière que tout corps
ne sert qu'à protéger, à
 
couvrir, et que mort après
mort, nous transmettons
de lanterne à lanterne.

Des poèmes

Des remuements de sentiments à l’orée du secret,
frontaliers de l’inavouable. Galets légers polis
doucement par l’eau d’une observation et le temps.
 
Petites choses décisives libérées des chemins durs
qui nous y mènent. Les essences sont seules, en
tête à tête, et de leur parfum émane tout le sens.

L'arbousier

L'arbousier, ce matin, produit une réponse. Les
petites loupiotes de ses fruits, jaunes, oranges,
par saccades produisent un éclair : la question
pèse moins que la réponse ; mais la réponse enfle,
tombe, s'écrase ; produit une nouvelle question.
Comme la branche fait le fruit ; qui fait la branche.
Je revois aussi la bouteille de Klein : ce qu’elle
évacue la forme ; ce qu'elle évacue à nouveau ;
indéfiniment. Et la vie, la mort : tout ça à la fois.

Gouffre

Quand le peu
qui manque a
toujours manqué,
 
à force, ce grain
de rien, son fruit
c’est un gouffre.

Intuition

Notre intuition d'une profondeur
en filigrane de telle ou
telle banalité, se trouve
 
elle-même en filigrane de
notre intuition des plus
profondes et originales vérités.

Clé

Cette clé qu'il se sent être parfois,
dont il aime parfois penser qu'elle
est celle qui le garde à distance de
 
la mort, l'homme connaît à peine
qu'elle n'est que celle avec quoi il
devra refermer la vie derrière lui.

Refonte

La voix tire un trait entre l’homme et l’esprit de
l’homme, comme un éclair solide, et qui brûle et
enlumine ce chemin. Une rupture si vive qu’elle
refond aussitôt ensemble, et plus durablement,
tout ce qu’elle rompt, créant l’énergie brève que
nécessite ce soubresaut de lumière qui toujours
imprime plus en nous l’objet pudique du poème.

Clarté

Le néant n'est que
le rien barbouillé de
toutes les questions.
 
N'interroge plus, et
la clarté du rien à
nouveau t'éclairera.

Ejaculation

Mon ressassement m'est crucial,
en tant qu'il est ce va-et-vient
dans ma mémoire qui, ponctué de
 
loin en loin par l'éjaculation d'un
sentiment bien net et significatif,
n'en finit pas de me mettre au monde.

Adjectif

Elle frotte et polit tout
jusqu'à faire son reflet.
Tout est l'adjectif d'une
 
peine. Semblable à l'homme
une peine n'est jamais
humble avant longtemps.

Lame

L'aube est cette lame entre un
temps sans plus aucun homme
et un temps sans de l'homme à
 
nouveau. Cette lame qui ne nous
coupe pas du monde mais par
laquelle nous pénétrons en lui.