Mygales

Vibre la corde
tendue
de  l’instinct :

deux mygales
dansent
un menuet 

l'une
séduisant
l'autre :

la parade
nuptiale
des mains

de Mississippi
John
Hurt.

Sensation

Sans aucun recul
nous ne sommes
plus que cette seule

sensation d'être le
réceptacle du sentiment
d'être quelque chose.

Luzerne

Je ne sais pas
d’où c’est venu.
Je me tiens

le sexe et
pense à Lennie
Small, à ses

grandes mains
qui néantisent
d’amour ce qui 

est doux, à la 
rivière. A George.
A Lennie

rêvant à la ferme,
aux lapins,
à la luzerne.

A George.
Au coup de feu.
Je n’arrive pas

à pisser mais je
pleure un peu,
mon sexe à la main.

Le cachalot

La baleine, c’est la création, en fin de compte superflue, mais indispensable pour cette expérience gratuite et d’ailleurs quasiment inintelligible.

J.P. DE DADELSEN


Je lui tends l’argent et nous nous donnons rendez-vous en haut

de la colline. Je patiente près du buisson d’un pré, sous une paire

d’aulnes secs. Assis parmi les brins d’herbe granulés d’ombre et

de lumière, respirant avec peine l’air brûlant mais doux, comme

échappé d’un four que l’on entrouvre, je relis quelques poèmes,

avale deux biscuits, une gorgée d’eau. Je finis tout juste de pisser

contre le buisson sous les arbres quand je l’aperçois qui surgit.

Nous échangeons les mots d’usage, puis elle ouvre la petite grille

et dos courbé, presque à genoux, nous entrons, abandonnant le

bleu du ciel javellisé de soleil pour un couloir entre de grandes

pierres fraîches. Nous parvenons par ce boyau jusqu’à la chambre.

L’ancestrale chambre. A quatre pattes nous pénétrons dans notre

protohistoire. Nous nous introduisons dans ce générateur d'intimité,

ce conservatoire des secrets gardés. Aujourd’hui je serai le seul

visiteur, me dit-elle. Un silence épais soudain. Et la hantise aussi

— et même peut-être mêlée de désir — d’un contact accidentel.

L’invisible promiscuité de deux corps, deux souffles. Mais

aussitôt, au fond de cette très vieille chambre, la lisse et jeune

main s'élève, allume une torche dans les ténèbres au-dessus de

nos deux figures. Nous nous redressons prudemment et la petite

main blanche, presque séraphique, se met à exister avec une

vive unicité dans cette chambre, ce tumulus. Dans cette « bosse

de la prière » comme ils disent par ici, chez moi. Et cette main

est en tout point semblable à celle de l’ange annonciateur de Giotto

à Padoue. Mais ici tenant une torche parmi des araignées mortes.

Chaque araignée, recroquevillée, a à ses jointures des gouttes

blanches solidifiées qui font ressembler son cocon de cadavre à

une structure moléculaire. Celle de la mort ? Dans la pierre les

nazis en 44 ont gravé des croix gammées parmi ce qui paraît

être les dates de naissance de leurs enfants. Mes yeux, dans leur

naïveté d’insectes, tombent partout où se pose le soleil factice

de la torche. Nos ancêtres du néolithique ont eux aussi incisé la

pierre. La dalle de couverture est constellée de motifs multimillénaires.

Et c’est exactement pour ça que je suis là. Etre loin. Profondément

loin. Loin du monde qui broie obscurément les hommes. Ici,

dans l’obscurité loin de l’obscur, on joue aux devinettes. Vais-je

trouver à quoi on a pensé ? Je trouve pour la hache et pour la

crosse. Mais ce dessin-là ? Deux demi-cercles en vis-à-vis décalés

sur le manche de ce qui semble être une pioche. Une double

signification peut-être, me dit-elle, légèrement excitée, agitant

son faisceau en direction des motifs piquetés. Un indice : agriculture.

Je réponds : « Soc ? » Gagné ! Mais l’autre sens ? « C’est assez

surprenant » prévient-elle... Cachalot ! Incroyable ! Se peut-il que

l’océan soit venu jusqu’ici à l’époque ? J’ai vécu dans un endroit

comme ça. Où la mer a tellement reculé qu’il y a des anneaux

d’amarrage au mur d’un prieuré de campagne. Et d’un coup

nous discutons de la ville, de cette autre ville, où je suis revenu

après vingt ans d’exil, et où elle, étrangère, vit depuis peu. Dans

cette chambre mortuaire vieille de plus de six mille ans nous

causons, causons, et encore « monstre marin » : du dernier « plus

grand paquebot du monde ». Monstre marin. Technologie. Et

ce cachalot piqueté, qui dit l’aube d’une technique. Et nous

parlons, parlons, et je parle, parle, ici, dans ce lieu de silence et

de proto-religion. Je suis là, dans cette chambre, à raconter à

cette fille parmi des esprits résiduels antédiluviens des choses

sur ma ville. Et puis sur moi. Oui, sur moi. Encore et encore.

L’encorbellement des mots sur les mots. Comme à confesse dans

ces ténèbres violées par la torche que tient une jeune et gracile

main qui convoite le mystère. Dans ce silence qui, loin de la

dureté du monde, dans sa peau de pierre est violé par ma voix.

Ma voix... Elle tient la torche et nous fixons les inscriptions de

nos ancêtres. Nous parlons construction navale, plage, études,

art et d’une ère de fête achevée. Et je sens quelque chose. L'amour.

Les signes qui seront effectifs plus tard. Pas l'amour ici, pour

l'aventure. Non. Mais l’amour du grand présent absenté. Et qui

avait fui ou que j’avais fui, et que je n'attendais plus, et que

maintenant j'attends, que j’attendrai, qui je sens qui revient comme

tombé de cette accidentelle fente dans la dalle de couverture

que nous fixons. Que son premier découvreur, me rappelles-tu,

ma jolie, a par étourderie fendue. Les signes. Dans cet utérus

pour morts maçonné par nos ancêtres au sommet anciennement

le plus recueilli de la ville, pudique mamelon de terre herbu

parmi les prés aux vaches hébétées de soleil, nous dissertons sur

des motifs piquetés à la signification obscurcie par soixante-cinq

siècles passés dans ce ventre de pierre. Et ici, sur cette langue

de terre dans la gorge du monstre, sous le cachalot-soc, j’attends

d'être recraché. A la racine des montagnes j’étais descendu.

Et puis elle éteint sa torche, et nous nous courbons à nouveau,

repassant l’étroit couloir des « pierres debout ». Nous extrayant

de cette profondeur fraîche et noire, nous remontons vers les

agréments du soleil et vers les délices de l’air et de la terre. Et

nous nous séparons, avec au bout de la visite quelques derniers

mots comme Moby Dick, trois-mâts, Joyce, « les lectures difficiles

décrassent. » « Ils trépanaient à l’époque » me dit-elle encore.

« Et les morceaux de crâne ponctionnés voyageaient pour on

ne sait quelle raison. » Je redescends jusqu’à la route. Je sens

les signes, encore. Beaucoup. Puis peu. Puis ils disparaissent. 

Patience

Entre la promiscuité d’une piètre
chance où je paresse et le rassurant
fantasme qui me barre l’échec,
 
il y a le chemin de ma patience où
mes croix bout à bout font l’échelle
par quoi je vais de moi jusqu’à moi.

Inutilité

Le poème ne possède pas de plus grande attraction que
son inutilité. Le sacrifice est ce qui sauve l'être d'une utilité
qui le dégrade en chose. — Le poème est donc cette voie,
 
de l'ordre du sacrifice, qui rend l'être à l'inutilité, ce paradis
animal de l'immanence et de l'immédiateté qui l'exfiltre du
temps. Et le revoilà dans le monde comme l'eau dans l'eau.

Pufenua

Pour le Polynésien le placenta est un noyau
de terre, une parcelle prêtée que sa tradition
exhorte à rendre au sol après la naissance.


En cela le poème est un placenta
qu’une sorte de mère : notre esprit, nous octroie,
et dont nous nous sustentons dans un interlude


où nous n’accédons à rien d’aussi nourrissant.
Nous vivons un temps de lui, pensant, nous
ordonnant, corrigeant par lui. Et corrigé,


ordonné et nourri, nous le déclarons fini (mais
c’est faux) et nous nous nous en coupons,
l’abandonnons et l’enterrons dans l’esprit d’un autre.

Grande surface inachevée

Je me souviens qu'enfant,
sur la route de Saint-Nazaire à La Baule,
nous croisions toujours parmi les champs de paille de l'été
le rouge squelette rouillant
d'une grande surface inachevée,
abandonnée là,
à jamais sans chair ni lumière,
sans vie.
Mon père nous disait que le commanditaire de l'œuvre
avait fait faillite.
Je m'en souviens aujourd'hui,
parce qu'aujourd'hui je suis comme ce type,
à même de rompre à mi-chemin une parole
qui a pour chute l'espoir
d'être tenue par un autre,
comme le désir déçu de ce type
persiste et survit en moi.
Pour le reste du monde
nous n'aurons rien bâti,
demeurerons sans visage.
Et le temps fera s'éroder le pauvre et vain effort.
La rouille se chargera d'en faire tomber les poutres
qui, une à une, redeviendront à nouveau poussière
au contact du sol.
Et nous serons absorbés par la terre,
lui, elles et moi,
en une seule bouchée de la mort.

Peau II

Le langage et nos
sens couvrent Dieu
comme la peau nous
 
épargne la vue de nos
tripes, sont le voile
jeté sur le terrible.

Filigrane

La vérité est
en nous de
l'accepter
 
sans le
besoin de
la connaître.

Intimité

D'un fond commun nous montent
Et le sourire de l'infirmier pour la gueule cassée
Et ce pont de la pensée qui balafre le gouffre

Narcisse

L'homme n'arrive pas
à bien voir son image :
un fretin s'agite sous

la surface ; reflet des
rouages d'une pensée
qui échoue à se fixer.

Jalon

Les poèmes sont des jalons
Qui s'ameutent en brise-lames
Quand déferle l’effacement

Glane

Aveugle je cogne mon arbre
Et porte à ma bouche
Tantôt un fruit
Tantôt un caillou

Timbre

Vide comme une cloche
La langue cogne en toi comme un battant
Tu te fonds dans le timbre du monde

Croix

Tout ce qui me raye d'une croix
M'est un évangile

Purgatif

Connaître doit en
toi prendre de la
place. Au point que
 
connaître vomisse
connaître et fasse
en toi de la place.

Eau II

Ton eau est une, et tous les
hommes s'y reflètent comme
un seul. Et parce que cette
 
unité, qui est la vérité de ne
pas être, est le reflet uni du
mensonge multiplié de l'être.

Solde

Il y a où souffrir aujourd'hui,
parce qu'aujourd'hui
n'est jamais entier à
 
la manière dont hier
est entièrement hier et
demain entièrement rien.

Hégémonie

De l’effroi est subrepticement inscrit dans
chaque nouvelle nécessité factice qu’ils créent.
L’esprit est mobilisé et évacué par cet effroi,
qui aussitôt établit l’hégémonie du seul désir
dans cet espace laissé vacant par l’esprit. Celui-ci
remplacé par un désir généralisé, l’homme,
plus que désir, est désarçonné, désarmé de toute
possibilité de s'inclure dans l’instant. Et il est
ainsi déraciné du champ même de la pensée.

Cerne

Quand il s'enfonce,
ton poignard me
dédommage d'autant
 
qu'il me coûte : il met
en moi ce morceau de
toi qu’enfin je cerne.

Proies

Ne crie pas
Pour ne pas alarmer ta proie
Pour ne pas être une proie

Plaie

Entendre la vérité
brute est parfois
l'involontaire plaie
 
de bonté que nous
cause à retardement
l'explosion du méchant.

Lime

Le regard est une
lime, qui plus elle
insiste sur l'objet,
 
plus il émet un poli
qui nous donne
l'occasion d'un reflet.

Epargne

Il y en a qui s’étonnent de
ceux qui se taisent. Il y en
a qui s’étonnent de ceux-là
 
mêmes qui les épargnent. Il
y en a beaucoup qui aiment
souffrir ; ce qui les étonne.

Ile

C’est être, l’anormal —
puisque ne pas être
est le courant,
 
l’égale source du rien
contre quoi l’île
inventée de l’être s’use.

Lecture

Le monde
qui brûle
est afin qu'il
 
le déchiffre
la torche
du sage.

Bulbe

Le silence est prisonnier d’un bulbe de sons
qu’on pèle pour le trouver.  — Dans le lieu,
l’heure propices, dans son plus simple appareil
 
par notre acharnement, le bulbe est à un doigt
de faire saigner le silence. — Mais il reste une
vibration. Dehors. Dedans ? On ne sait plus.

Occupation

C'est parce que presque aucun homme
ne peut davantage supporter l'idée d'une
existence sans but que la souffrance,
 
que la souffrance — la supporter, la
faire subir, la soulager — est le but que
l'homme a pressenti qu'il l'occuperait.

Sexe

Le sexe est l'organe
qui pernicieusement
nous persuade
 
le mieux qu'il est
la plus honnête
copie de notre cœur.

Cordial

Je tire des fruits de
l'actualité du monde,
dont je mâche et fermente
 
en moi le dégoût tout le jour,
le cordial qui me fait
encore tenir un jour.

Usure

La lucidité est cet usurier vaccin qui
nous fait payer notre neuve disposition
à ne plus éprouver que le grotesque
 
de la catastrophe de vivre, par la perte
de notre propension à fermenter dans
les interludes de ses joies dérisoires.

Bruit

Ce que tu ne vois que parce
que tu veux bien le voir
et qui est faux est un tel
 
bruit, qu'il t'empêche
d'entendre ce qui est vrai et
qui te crie qu'il veut être vu.

Kayak

Le confort est à l'esprit de
l'homme ce que la graisse est à
la peau du kayak : étanchéifié,
 
l'onde des connaissances primordiales
glisse sur lui au lieu qu'elle
l'absorbe et qu'il s'en imprègne.

Extinction

Tu te fonds dans tout ce qui te pénètre
des pensées et des mœurs des autres.
C'est pourtant te toucher toi,
 
à la limite de ta propre pensée,
ce qu'il te faut, qui te fera te
fondre dans toi-même et disparaître.

Pardon II

Nous pardonnons parfois à
notre bourreau mais presque
jamais à notre victime, pour
 
la raison que notre bourreau
nous établit dans le bien,
notre victime dans le mal.

Méditation

Ta voix ne se trouve pas
dans ce livre parce qu'elle
est dans ce livre ou dans
 
les mots de ce livre, mais
parce qu'elle est les mots que
méditent les mots de ce livre.

Penser

Le bois du
corps entier
disparaît
 
dans ce feu
calme de
tout l'esprit.

Terre

Au projet que j'ai que tu me
creuses, transmettes ton
ambition absente, se lie la hantise
 
que la mienne si tangible
tombe en toi comme autour
du trou fait la terre monte et pèse.

Objet

Le renoncement augmente,
en nous le vide gagne,
que seul peut combler
 
la prière ou le poème,
objet de rien
à quoi le vide s’occupe.