l'artiste

une grande part de son œuvre repose
sur des opérations de chirurgie
qui modifient son propre corps ;
des opérations retransmises en temps réel
sur des écrans de galeries d’art
 
à Toronto, New York, Banff, Paris
 
où l’on assiste à tout : au marquage au feutre
des zones d’élection ; à la longue aiguille
qui fait saigner et à l’efficience de la sédation sous le bistouri ;
à la déstabilisante fouille d’un clamp qui au revers de l’épais cuir
caoutchouteux décolle le visage; à l’œil vif
 
et vitreux,
et vif,
et vitreux – et puis ce sont les implants bleus,
les sutures blanches…
 
           la bête de foire entre dans l’amphi
sous les regards hagards de deux cents étudiants.
elle vient présenter un CD-ROM
qui retrace son cheminement
mais parle toute une heure de ses amitiés célèbres.
 
les plus actifs, qui l’interrogent,
la rehaussent sans rien avancer ;
on l’observe, l’épie.
 
                                et puis cette question,
que nul n’osait, que nul n’attendait plus,
insolente : « madame, vous trouvez encore des mecs ? »
 
et s’imprime
sur le grondement décroissant du rire général
une réponse froide : « ça, ça me regarde. c’est ma vie privée. »

c'est à peine

une nouvelle fois cette tête et ces mains s’associent –
et cette fois pour n’avoir plus qu’en commun d’être séparées
(rare) par le bien-être du reste du corps – toute cette sensation
que pèse la chair dissoute dans l’eau brûlante du bain.
 
seules dans l’air ma tête et mes mains, c’est à peine
si je peux sentir mes organes et phanères – les habituels –
les uns dehors les autres dedans, pinçant, telle tenaille
qui fait tenir pour vrai ce crâne et ces mains. c’est à peine si je peux –
 
si je veux. à peine ce flou des arcades et du nez – taie de l’œil.
à peine ce sifflement suave d’un cerveau provisionné.
et les mains ne sont plus à moi – comme « sorties » –
mais des pinces à livre plantées dans l’eau,
 
et conduisant à la pleine présence hypnotique du livre tenu.

une relique meurt

il y a moins d'un an, calme et heureux, rare,
je notai cette sentence : ta bouée conservera nos deux souffles
mêlés dans un jour d'été – qui faisait office d'aveu
d’un pur amour et me comblait.
aujourd'hui ta grande bouée bleue sur la bibliothèque
me semble malade. elle se rabougrit, se ratatine.
le temps doit l'avoir eue, percée. une porosité.
ou la chose impossible : des atomes de nos souffles meurent.
je me demande alors de nos deux souffles
lequel fuit le plus, lequel est en train de quitter l'autre.

petit déjeuner de mort

je peux pas regarder je peux juste filmer, dit-elle
avec au bout du bras
des images qui tremblent.


la vidéo du camion qui fonce sur la foule.

ou la vidéo des conséquences du camion
qui fonce sur la foule.


au petit bonheur la chance. les uns sont pris,
emportés, les autres ont déjà une idée de l'exclusivité.


« objets du massacre du 14 juillet, prix à débattre »

je regarde. tout. homme somme toute ordinaire
à son matin.


son petit déjeuner de mort.

*

minute de silence.

minute des crépitements d'appareils photographiques.

plage dans la brume

dans l’angle de l’anse
sous les pins des falaises,
devançant les villas aux volets clos,
la petite plage au sable
aujourd’hui froid
épie dans la brume – qui
peint le ciel et la mer
d’un ton de ciel et de mer disparus –
la plainte mobile de la corne
grâce à quoi
je suis des yeux sans le voir
le périple d’un cargo.
il m’aura fallu marcher, marcher
pour entrer dans cette pièce
où tout
moins l'homme parle plus fort.

méditations debout

1

on se recueille quand on marche.

on fait « régime de silence », oui
mais aussi je veux dire : on agrège,


on consigne parmi la complication
des rapports les segments significatifs.


dans le silence méditatif assourdissant
on cherche un sens à l'histoire.


mais parfois marcher déçoit,
n’est qu’un Mardi gras de pensées,


une polyphonie dissonante de considérations
qu’on promène : on laisse pisser ce chien,


et mille fois le même chemin pratiqué,
mille fois le même chemin varie du tout au rien.


2

dans le langage du ritzu zen,
méditation debout,
on l’appelle la posture de l’arbre.
sur une corniche,
l’homme, ses bras en cercle devant lui,
embrasse une sphère invisible.
radar,
il capte les fréquences de l’air,
les atomes des embruns,
et les mêle aux siennes, aux siens.
l’homme aux yeux fermés voit mieux que quiconque.
immobile dans le vent.
et douze mètres au-dessous la marée gronde.
l’homme debout
a pour toute compagnie un yucca
poussé là on ne sait trop comment
de la taille d’un enfant
et qui singulièrement domine
du nord au sud
cent mètres de laisse et le fusain des goémons,
et qui moins immobile que l'homme debout dans le vent,
de ses blanches cloches curieuses,
périscopes de pétales et de sève,
l’observe.

les pontons

dans l’oscillation
des pontons
gauchement arrimés
 
nous courons
après une stabilité
 
mais ne restons
que des enfants
les hommes inachevés
que des enfants
 
dans l’oscillation rire-peur
cette sensation de joie
aux reins et dans les genoux pliés
 
dans l’oscillation
des pontons
gauchement arrimés.

lézards

sur le sentier des douaniers un large buisson de ronces
répand une capiteuse odeur de foutre, et pour la première fois
je pense à quel point j’ai aussi cela en moi : ce printemps
agressif – et qui a procréé deux fois.
les marches me conduisent sur la plage, il est midi
et aux empreintes je vois qu’il n’y a pas quatre hommes qui ont foulé le neuf estran.
j’avance jusqu’à l’arbre déchaussé, aventureusement infléchi
au-dessus du sable blanc et de la puanteur oblongue et noire du goémon.
j'approche. au pied de ses racines à cheval sur l’air et la roche,
il y a deux lézards gris. le premier se promène,
un peu apeuré par ma silhouette encore lointaine.
il va, vient dans la pierre, l’explore, en recense chaque interstice.
il zigzague nerveusement, par à-coups. s’éloigne.
il finit par se cacher quand je fais le pas de trop.
je sens la lance de son regard dans l’ébouriffure
des petites herbes jaunes à hauteur de mon front.
l’instinct aux aguets. le minuscule cœur au rythme froid et martial.
le second lézard, immobile près du sol sur son gros galet rond et tout chaud
forme avec son corps tordu l’initiale de mon prénom. un S palpite à l’affût.
je me tourne. touchée par le soleil, la mer expulse de sa chair de poule dorée
des vagues atones et leur litanie obscure grandit le silence
qui est ici la maison de rares cris d’oiseaux et du vrombissement des guêpes.
et soudain en moi une peur indéfinie – comme une modification.
je cherche le lézard sur le galet. il n’y est plus. je m’en vais.
sur une des marches qui me remontent au sentier,
tombé d’un des talus paysagés de ses bords,
je remarque, puis enjambe, le lambeau de jute d’une toile de paillage qui a pourri
et dont un court instant, effaré,
je me dis qu’elle pourrait être la mue d’un homme entier.

Des planches


Le joueur – Je suis un joueur de loto métaphysique. Dans tout moi, parmi mes pensées qui carambolent, on entend la rumeur de cette piètre espérance, irraisonnable, qu’un jour je sois le grand gagnant, avec son carton plein, là grattant du bout de lui-même cette subite varicelle de nombres attendus, et reconnus comme les clés de l’Equation.

Dans le bulbe – Le silence est prisonnier d’un bulbe de sons qu’on pèle pour le trouver. Dans le lieu, l’heure propices, dans son plus simple appareil par notre acharnement, le bulbe est à un doigt de faire saigner le silence. Mais il reste une vibration. Dehors. Dedans ? On ne sait plus.

Un frisson – Il m’arrive de penser qu’à compulser ces écrits qui traitent de notre mort s’accélèrent les rouages de la mienne ; que la curiosité ne paie pas, bien au contraire. Et quand carrément j’en rédige, un frisson embusqué, funeste arpenteur, quelquefois me visite.

Phare noir – Si le philosophe est un phare pour l’homme, le philosophe nihiliste, lui, est ce phare dont le fusible ou l’ampoule claque à chaque éclairement et qui s’éteint de ce que l’intensité de son feu le consume.

Penser, mon opium – Le bois du corps entier disparaît dans ce feu calme de tout l'esprit.

Bivouac – Ces deux boulettes de papier, côte à côte et noircies par de prétentieux échecs, me font penser à la comète Tchouri qu’on ne cesse d’évoquer ces jours-ci et dont l’une des photographies me fait tant de bien. C’est un gros grain double de popcorn brûlé sur lequel je m’imagine bivouaquer, mes yeux passant, avec une apathique nostalgie de le Terre, des ténèbres intersidérales à mon Schopenhauer qu’ici je tiens pour tout bagage et unique aliment. J’y campe un Petit Prince pessimiste, hommelet exclusif, sans personne à venir et qui ne demande rien.

Vous êtes ici – La douleur nous situe comme une croix nous met au monde.

Notule – M’intrigue le rire parce qu’on ne rit pas mais qu’on rit par nous.

Facel Vega – A lire ce que dit Camus du Duc de La Rochefoucauld dans sa préface à Chamfort, je ne serais pas surpris d’apprendre que le moraliste et prince comploteur eut trafiqué la Facel Vega de l’homme révolté.

Glenn Gould – Je me sens parfois comme le Glenn Gould de la chose pour laquelle je suis le plus doué, mais un Glenn Gould à qui on aurait cassé huit doigts sur dix.

Sur le bout de l’âme – La langue de l’un est peut-être bien l’ombre de l’âme d’un autre, tant ce qu’on dit n’est jamais ce qu’on pense.

Couleuvres – La bonne âme qui refuse d'absoudre le contrit, pour que sa dite blessure, alimentée, faite bouche, puisse cracher pudibondement les couleuvres qui, sans un outrage en définitive escompté comme l'alibi d'une humeur acrimonieuse, l'eut étouffée.

Hostie – Un diable peut au corps avoir un point de bien comme une hostie. Et c'est un peu par où je sens que ma langue qui fourche parfois s'égare et cherche.

Des planches – Des planches de salut ont réédifié au-dessus des scies de ma vie la cabane des joies dans l’arbre d’enfance.

Paupières peintes – Contempler les œuvres de l'art continue ma vie à la manière d'yeux qu'on aurait peints sur mes paupières de mort.

(D'autres extraits de ce Supplément à la Salle d'attente dans le n°69 de Diérèse)

le roseau

je vis désormais
si peu bruyant, si disparu, si enfoui,
on pourrait quand on y pense
me croire pour jamais noyé.
mais non.
qu’on observe l'étang de ma vie
et y apparaît un roseau
qui rompt l’eau, se déplace,
fin périscope.
discret.
c'est moi
qu’on trouvera au bout,
respirant à grand-peine
mais au cœur même du pouls
froissant l’eau.

un banc de solitudes

1
 
SITUATION
 
chaque soir il gare
son roadster
flambant neuf en
 
regard de sa
terrasse. chaise longue
et short,
 
savoure un drink
et les regards des hommes
que lui renvoient
 
les ailes du carrosse.
sa compagne,
belle blonde ambrée
 
quoique falote
et mince,
éclairera
 
d'un sourire
tout
enfant qui passe.
 
 
2
 
IMMINENCE
 
la vieille demoiselle parcheminée, bossue,
se penche de quelques degrés de plus
pour voir le nouveau-né, dit qu’il est beau,
oh oui, qu’il est beau, qu’autrefois
ils naissaient laids, oh vous savez,
tout fripés, et l’on rit, et la jeune mère
dit qu’il faut que l’enfant rentre,
à cause du soleil, et la vieille demoiselle
répond qu’elle comprend, qu’il vaut mieux,
bien sûr, et cette tristesse dans l’air
quand elle ajoute qu’en voisine
elle aura bien l’occasion de le voir grandir.
 
 
3
 
IVROGNE AVEC CHIENS
 
la mère et le père, ils obéissent,
hein, chérie ? elle baisse la tête.
mais le petit, il faut le dresser, hein,
sans quoi… et en effet le petit
bâtard glapit, sautille en tous sens
tandis que son père, comme glacé
jusqu’à la moelle, tremble sous
le plein soleil, tandis que sa mère,
se soustrayant dans l’ombre
de ma jambe, la sert de toute la force
de ses pattes avant, prête à la broyer.
 
 
4
 
RÉNOVATION
 
une vieille dame s'introduit dans le hall,
dit au gardien je fais ma curieuse, hein,
mais avant j'ai bien connu,
c'était un cinéma,
le Celtic !
puis plus intime,
se confessant presque,
je voulais savoir si elles existent encore,
vous savez, ces jolies fresques…
 
— des murs latéraux ? oh oui, bien sûr !
mais elles sont un peu…
mais le gardien se tait.
quand elle ressort,
sa figure est encore épanouie
de les avoir vues. et elles sont
conservées sous verre ! dit-elle, rassurée.
le gardien pense à la destruction
de la salle en juin.
 
 
5
 
ALLEZ, ALLEZ
 
dans son manteau bleu et des souliers
de bonne elle se dandine, et ses jambes
sont si courtes qu’elles semblent sans genoux.
quand la petite trogne, grosse pomme à cidre
bouclée de gris souris, se dresse à hauteur
d’une haie basse, vise à l’ombre des chênes
le matelas de feuilles rousses où survit
une colonie de chats moins moustachus qu’elle,
soudain – allez, allez ! – les yeux s’allument
dans l’indolent nid où tombent ses restes.

Les crocs d'amertume

Quant à ce type de figure mauvaise et caractérisée par des lèvres pincées et circonflexées, faciès dit à bouche de mérou, le post-taoïste Yang Lin – qui vivait dans une des parties basses, et les moins inhospitalières à l'homme, de la Cordillère du Kunlun, dans la Chine occidentale du milieu du IXème siècle, c'est-à-dire à la fin de la dynastie Tang – nous dit ceci : « Ces rides verticales, qui tombent des commissures des lèvres, sont appelées crocs d'amertume. Ces dits crocs sont une séquelle du haut-le-cœur ininterrompu dont sont en proie les êtres amers et colonisés par ce grand gaz intérieur qui corrode toute la matière humaine environnante, laquelle, par un mauvais tour de la roue de fortune, circonscrit ce gaz au lieu de l'évacuer, le nourrit au lieu d'en expulser la létalité. » Yang Lin, non sans une espiègle ironie, soutient que les crocs d'amertume ont la dangerosité de la dentition du nouveau-né. Mais au sage montagnard d'ajouter qu'au contraire des dents de lait, les crocs d'amertume ne tombent que longtemps après la mort de celui qui en est doté. « Ils ne quittent un visage, atteste-t-il, qu'une fois l'organe de la peau entré au cœur de sa phase d'auto-désintégration et quand la décomposition des chairs de la parole et de la mastication est presque à son terme. » Et quand un esprit anxieux lui rappelle les gênes occasionnées par une confrontation à une telle figure, son aspect malplaisant aussi, figure saturée de mauvaiseté, avec sa bouche catégoriquement aux antipodes du sourire (un précepte d'un disciple de Yang Lin lui-même, Tao Dang, en outre n'affirme-t-il pas : « Si ta bouche est à l'envers, alors tu penses à l'opposé de la pensée. ») et lui demande comment y réagir, Yang Lin a ce rictus bienveillant mais farceur, et dit, comme criant à voix basse : « Patience ! »

les signaux périodiques

dans l’espace
de cette peau
qui fait monter les sangs,
 
de cette peau
méticuleusement tendue d’une ligne vague
pour que tu t’achèves tout autre dans chaque fois,
 
dans l’espace de cette peau, tes yeux, encore jeune bleu,
fous et doux,
pulsars bleus encore
mais noirs.
 
*
 
certains pulsars
– la masse d’une planète dans un dé à jouer –
tournent sur eux-mêmes à mille tours/seconde.
résidus d’étoiles tournant sur eux-mêmes.
pour tenir.
 
la masse d’une planète dans un dé à jouer.
 
la masse de tous tes regards passés
dans le volume d’un seul d’aujourd’hui.
 
tes yeux qui me fixaient jadis
sans regarder au-dedans.
sans comparer avec en face.
 
tes yeux maintenant semblent encore me fixer,
mais parce qu’ils tournent.
regardent au-dedans, dans avant, comparant
avec ce qu’ils voient là maintenant,
et si vite. si vite
qu’ils semblent fixes.
me fixer.
 
mais je les fais tourner.
 
*
 
un autre corps
dans ce corps. peu à peu
je t’ai changée.
tes yeux.
les yeux que
je croyais qui (ça au moins)
ne changeaient
jamais.
du début à la fin.
jamais.
ils sont en toi un peu
changés.

une forme prenante

ubiquité, omniprésence du jeune été
comme ici sur ce balcon maritime d’un matin
de l’ouest. les doigts doux du soleil partout
sur ta personne t’enveloppent comme
un poing affable, dans une neutralité
amicale t’isolent du dard de ta conscience
– et te relaient. c’est de la non-pensée qui relaie
ta pensée. c’est du soleil fondu en un
flux de tendresse transparent qui te baigne.
ce n’est pas un lieu. pas un endroit
pour vivre. seulement il arrive – et
Camus le dit – que la mer et le soleil suffisent
pour habiter avec le moins de peines.

voyez-vous, une nuit comme celle-ci

quand le groupe des sept – cinq garçons et deux filles – eut franchi un
premier seuil dans son ivresse collective, abandonnant bouteilles
et joints, un désir de bain lui monta. ils étaient arrivés à l’étang juste
avant la tombée de la nuit. maintenant l’eau était plus noire que la pleine
nuit qui depuis peu tendait son tissu sur les aulnes glutineux, sur les
charmes, et les couvrait, les isolant davantage. alignés sur le bord, nus,
six corps dressés plus clairs que l’air qui les contenait, recueillant avec
avidité le moindre photon perdu dans cette heure, plongèrent en criant.
un couple sitôt se fit oublier hors-champ, loin des autres, dans l’habituel
angle mort réservé à l’amour. deux garçons se jetèrent dans une gerbe
d’écume sur la seule fille libre. un autre, qui aussi avait plongé, assistait à
cette scène de loin, refusant de prendre part à cet ordinaire de la chair.
se détournant de cette vision qui le contrariait, et se rapprochant et
prenant appui sur la racine additive d’un aulne, il remarqua celui des
garçons qui n’avait pas plongé. demeuré discret sur la berge, il allumait
une à une de petites bougies qu’il laissait tomber dans de minuscules pots
de verre, les poussant ensuite de la rive vers le centre du petit étang
crépusculaire. et puis il y en eu vingt. oh certaines touchées par les
éclaboussures des batifolages s’étaient éteintes. ou même avaient
sombré jusqu’à la vase, parmi le pourrissement et l’érosion. parmi
les merdes d’oiseaux et de poissons. là même où les nénuphars puisaient
leur naissance, eux qui pourtant se sustentaient de lumière. vingt
flammettes. ses amis furent d’emblée stupéfiés. silencieux, ils fixaient
avec un sourire imperceptible ces feux follets oscillant mollement sur
le miroir noir de la nuit, cette tendre lumière éclatée autour et parmi eux.
puis leur ami sortit d’un sac, discrètement encore, un vieux magnétophone.
et soudain, au-dessus de cette féérie le second mouvement de la Troisième
de Górecki s’éleva maternellement dans l’air chargé d’une nuit de juin.
Déferla, vibrant, sur la surface tiédie - et épaisse de cette vie invisible
dont nul ne voulait rien savoir, rien voir, rien imaginer - touchant une
oreille après l’autre. ivre encore plus, chacun dans l’onde étoilée, porté
par un gouffre que chauffait la collision de ses organismes avec leur propre
pourriture, était bercé par ses membres noyés, avec leurs mouvements
au ralenti, sans conséquences, et par les saccades de sa respiration et
de l’émotion dans son cœur, bouche béant à la frontière de l’eau et de l’air.
« composer une chose pour rendre, voyez-vous, une nuit comme celle-ci. »
ces mots. ce que dit le jeune Sémione dans la nouvelle de Kazakov. allégées
les antennes (ce qui définit une douce journée), je perçois ce jour ce peu,
ce cri sans geste, inerte, du livre. le signal tenace, humble, des pages couvertes
de la voix de Kazakov. livre oublié dans la bibliothèque et dont nul ne se
souvient ici qui l’a mis là. livre à personne. et par aucun hasard, lisant ce
Nocturne avec un bien-être rare, à mesure me souvenant de la nuit, du bain
de nuit, de la bande bien ivre dans la nuit dans l’étang. et que de jour revenu
seul plus tard, je ne trouvai qu’une rive sale, poussiéreuse et sèche. un
étang croupi, fétide. un miroir piqué de lentilles que seules des araignées
d’eau animaient en patinant. je ne notai de touchant que deux ou trois paires
de libellules bleues qui flirtaient avec des sons de petits chocs électriques
au-dessus de l’eau puante qui fut une heure propice notre Bethesda.

le cachalot

je lui tends l’argent et nous nous donnons rendez-vous en haut
de la colline. je patiente près du buisson d’un pré, sous une paire
d’aulnes secs. assis parmi les brins d’herbe granulés d’ombre et
de lumière, respirant avec peine l’air brûlant mais doux, comme
échappé d’un four que l’on entrouvre, je relis des poèmes d’Oppen.
j’avale deux biscuits, un peu d’eau. je finis tout juste de pisser
contre le long buisson sous les arbres quand elle surgit de celui-ci
plus bas. nous échangeons les mots d’usage, puis elle ouvre la petite
grille et dos courbé, presque à genoux, nous entrons, abandonnant
le bleu du ciel javélisé de soleil pour un couloir entre de grandes
pierres fraîches. nous parvenons par ce boyau jusqu’à la chambre.
l’ancestrale chambre. à quatre pattes je pénètre avec toi dans
notre protohistoire, ma jolie. tu m’introduis dans ce générateur
d'intimité et des secrets gardés. aujourd’hui je suis le seul visiteur,
me dit-elle. un silence sensible soudain. hantise, peut-être mêlée
de désir, d’un contact accidentel. la sensation d’invisible promiscuité
de deux corps, deux souffles. mais aussitôt au fond de cette plus
qu’antique chambre la lisse et jeune main s'élève, déclenche la torche
dans les ténèbres au-dessus du seul couple de nos figures. nous
nous redressons prudemment sur nos membres arrières. et la petite
main blanche, presque séraphique, se met à exister avec une vive
unicité dans cette chambre, ce tumulus. dans cette « bosse de la
prière » comme ils disent par ici. chez moi. cette main est en tout
point semblable à celle de l’ange annonciateur de Giotto à Padoue,
mais tenant une torche parmi des araignées mortes, chacune
recroquevillée avec à ses jointures des gouttes blanches solidifiées
qui font ressembler son cocon de cadavre à une structure moléculaire.
celle de la mort ? sur la pierre les nazis de 44 ont gravé des croix
gammées en face de ce qui paraît être les dates de naissance de
leurs enfants. mes yeux, dans leur naïveté d’insectes, tombent partout
où se pose le soleil factice de la torche. nos ancêtres du néolithique
ont eux aussi incisé la pierre. la dalle de couverture est constellée
de ces motifs multimillénaires, et c’est exactement pour ça que je suis
là : être loin. profondément loin. on joue aux devinettes. vais-je
trouver de quoi on a pensé qu’il s’agit ? je trouve pour la hache et
pour la crosse. mais celui-ci ? deux demi-cercles en vis-à-vis décalé
sur le manche de ce qui semble être une pioche. une double signification
peut-être, me dit-elle, légèrement excitée, agitant son faisceau en
direction des motifs piquetés. indice : agriculture. je réponds : soc ?
gagné ! mais l’autre sens ? c’est assez surprenant, dit-elle. cachalot.
incroyable, mais se peut-il que l’océan soit venu jusqu’ici à l’époque ?
j’ai vécu dans un endroit comme ça. où la mer a tellement reculé
qu’il y a des anneaux d’amarrage au mur d’un prieuré de campagne.
et nous discutons de la ville, de cette autre ville,  où je suis revenu
après vingt ans d’exil, et où elle, étrangère, vit depuis peu. dans
cette chambre mortuaire vieille de plus de six mille ans nous causons,
causons, et encore monstres marins : du dernier « plus grand
paquebot du monde » construit. monstres marins. technologie.
et ce cachalot piqueté, qui dit l’aube d’une technique. et nous
parlons, parlons, et je parle, parle, ici, dans ce lieu de silence
et de proto-religion. je suis là, dans cette chambre, à raconter à
cette fille parmi des esprits résiduels antédiluviens des choses
sur ma ville et puis sur moi. oui, sur moi, encore et encore.
l’encorbellement des mots sur les mots. comme à confesse dans
ces ténèbres violées par la torche tenue par une jeune et gracile
main qui convoite le mystère. dans ce silence qui, loin de la dureté
du monde, dans sa peau de pierre est violé par ma voix, ma voix,
ma voix. elle tient la torche et nous fixons les inscriptions de nos
ancêtres. nous parlons construction navale, plage, études, art et
d’une ère de fête achevée. et je sens quelque chose, l'amour, les
signes qui seront effectifs plus tard. pas l'amour ici, pour
l'aventure, non. mais l’amour du grand présent absenté. et qui
avait fui ou que j’avais fui, et que je n'attendais plus, et que
maintenant j'attends, que j’attendrai, qui je sens qui revient
comme tombé de cette accidentelle fente dans la dalle de couverture
que nous fixons. que son premier découvreur, me rappelles-tu,
ma jolie, a par étourderie fendue. les signes. dans cet utérus pour
morts maçonné par nos ancêtres au sommet anciennement le plus
recueilli de la ville, pudique mamelon de terre herbu parmi les prés
aux vaches hébétées de soleil, nous dissertons sur des motifs piquetés
à la signification obscurcie par soixante-cinq siècles passés dans ce
ventre de pierre. et ici, sur cette langue de terre dans la gorge du
monstre, sous le cachalot-soc, j’attends d'être recraché. à la
racine des montagnes j’étais descendu. et puis elle éteint sa torche,
et nous nous courbons à nouveau, repassant l’étroit couloir des
pierres debout. nous extrayant de cette profondeur fraîche et noire,
nous remontons vers les agréments du soleil et vers les délices de l’air
et de la terre. et nous nous séparons, avec au bout de la visite
quelques derniers mots comme Moby Dick, trois-mâts, Joyce,
« les lectures difficiles décrassent ». ils trépanaient à l’époque, me
dit-elle encore. et les morceaux de crâne ponctionnés voyageaient
pour on ne sait quelle raison. je redescends jusqu’à la route. je sens
les signes, encore. beaucoup. puis peu. puis ils disparaissent.

Les Rapports


13

Stéphane, 21 ans, et Mickey, 20 ans,

sont avec quelques autres dans la chambre de cette jolie fille brune

à cheveux courts qui met un disque de Nitzer Ebb.

Mickey, qui n'est absolument pas homosexuel,

mais dont les amis font courir le bruit qu'ivre il aime dans un lit

parfois fortement se serrer contre un ami, susurre

à l'oreille de Stéphane : « Si j'avais un verre de plus, je t'embrasserai. »

Stéphane, qui n'est absolument pas homosexuel

mais complètement amoureux de la jeune fille brune

depuis qu'il a vu un t-shirt de Jesus & Mary Chain

sur l'étendoir de sa salle de bain, le regarde.

Puis le défiant des yeux, il tend son verre plein à Mickey.

 

15

Un dimanche après-midi, tandis que Virginie, 24 ans,

fait aller et venir ses lèvres sur son sexe,

Stéphane, 21 ans, tire sur sa cigarette et s’exclame,

un doigt pointé sur l’écran de télévision :

« Regarde, c’est l’immeuble de mon père ! »

Virginie lève la tête, regarde l’écran, dit : « Bonjour, Papa ! »,

rit et plonge à nouveau sous les draps.

 

16

Leonard Cohen, Alan Stivell et Ali, 25 ans,

ne se séparent plus.

Quand Stéphane, 20 ans, passe la soirée chez Ali,

ils fument l’herbe qu’Ali fait pousser dans sa chambre

et écoutent en boucle, dans un silence religieux,

The Partisan et Hommes liges des talus en transe.

Ali est  aux anges.

Et Stéphane aussi, car ce sont ses disques.

Et Ali ne les lui rend plus.

Mais quelques mois plus tard,  Ali rentre du « bled »,

où il est allé pour la première fois.

Stéphane lui propose un joint. Ali le refuse.

Souriant, il dit avec un geste de dégoût presque théâtral :

« C’est pas bien la drogue, les amis. Non, pas bien. »

Et Ali lui rend les disques.

 

17

Stéphane, 23 ans, a passé la nuit

chez Marianne, 24 ans, et Stéphane, 29 ans.

Se réveillant, il ouvre les yeux,

les décrotte un peu et se lève, ouvre cette porte

qui laisse passer dessous elle un large trait de lumière.

Dans la cuisine, ses deux amis l’accueillent avec joie.

Marianne lui propose un chocolat et des tartines,

et son petit ami, basculé sur sa chaise,

fait chauffer sa cuillère sur le brûleur de la gazinière.

« Je te proposerais bien du sucre mais j’en ai plus », dit-il.

« Je n’en veux toujours pas », lui répond son cadet.

« Mais moi je ne suis pas au régime, mon chéri ! »

lance Marianne, faisant semblant d’être fâchée.

Et le jeune Stéphane rit avec eux.

Et le ciel est bleu et sur le rebord de la fenêtre

qui domine la cour constellée de fientes,

un petit oiseau se pose et chante brièvement.

 

21

Stéphane, 21 ans, est dans sa chambre, une bière à la main.

Il écoute parler sa petite amie, Ségolène, 16 ans.

Elle lui dit qu’elle ne pourra pas faire l’amour avec lui.

Pour elle, c’est important. La première fois.

Mais elle ne pourra sans doute pas.

Alors elle lui parle d’un séjour au ski

quand elle était plus jeune. 12 ans, 13 ans.

Elle est dans le chalet de son oncle,

et comme il fait très froid et qu’il n’y a qu’un seul lit,

ils dorment ensemble. Elle pleure,

adossée à la fenêtre ouverte dans la chambre de Stéphane.

Elle arrache nerveusement l’étiquette de sa bière avec ses ongles.

Elle lui dit ce que son oncle a tenté de faire.

Elle dit, des larmes de rage dévalant ses joues encore enfantines,

que s’il était là, devant elle, qu’elle le tuerait.

Le pousserait de cette fenêtre du quatrième étage

et qu’ensuite elle descendrait dans la rue pour le piétiner,

cracher sur son corps mort ou à l’agonie.

Stéphane sent son propre cœur trembler.

Il regarde sa petite amie.

Dans le silence, elle contemple le bout de  ses chaussettes,

et peut-être les rognures de papier autour.

L’étiquette de sa bière est entièrement lacérée.

Puis elle lève la tête vers lui, les yeux noyés

et lui dit autoritairement : « Mais toi aussi, tu t’en fous, hein ? »

Elle le fixe, n’attend aucune réponse.

« Non, je ne m’en fous pas » dit-il doucement,

la regardant, ne sachant quoi faire.

« Tu dis ça, mais c’est des conneries. »

« D’après toi ? Regarde-moi » lui dit-il.

Alors elle le regarde, le scrute. Le visite avec ses yeux.

Soudain elle l’embrasse,  il goûte ses larmes avec le baiser.

Puis elle prend sa main, le tire vers le lit, se déshabille.


(D'autres rapports ici.)