Positions

Chris Burden, Shoot, 1971


























Nous assistons, dans les anti- et les pro-, à certaines étapes du deuil. Principalement au déni et à la colère. Les anti- et les pro- ont beaucoup plus en commun qu’ils ne le pensent. Chacun des ces deux groupes, à quoi l’on voudrait, par intérêt ou indolence d’esprit, désormais réduire cette société, partage la même obsession pernicieuse : rétablir le monde « d’avant ». Mais le monde « d’avant » est mort. Comme le monde qui aura immédiatement précédé cette fin d’été 2001 a fini avec le 11-Septembre, le monde qui aura immédiatement précédé le printemps 2020 a fini avec le Premier Confinement.

Réduire notre univers actuel à deux groupes qui se combattraient est une aberration. Et un instrument. Une aberration, car il existe entre ces deux clans de prosélytes agressifs toute une gamme infiniment nuancée. Un instrument, parce que le gouvernement se sert de ce schisme à la fois comme d’un levier et comme d’un écran.

Le gouvernement en désignant lui-même les « justes » les vaccinés se permet dans un même élan de montrer du doigt tous les autres comme des réprouvés. Des criminels par anticipation, des irresponsables qui vont tuer. Mais qui n’ont commis aucun crime. Nous vivons dans une société de procès. Personne ne peut plus aujourd’hui accepter comme un fatum les conséquences d’un fléau naturel sans en rechercher la responsabilité parmi les acteurs publics ou privés. Une inondation ? C’est l’aménagement du territoire. Une pandémie qui ne ralentit pas ? Les non-vaccinés feront l’affaire. On joue sur la peur ; on fait naître du ressentiment. Ce sont depuis toujours deux leviers efficients. Tout gouvernement, bête à sang froid, sait bien tout ça et en use. Et nos dirigeants décomplexés indiquent à haute voix les ennemis : « Les moutons ne sont pas ceux que l’on croit. » Ce sont ces irresponsables de non-vaccinés qui tuent...

Montrer du doigt les non-vaccinés pour faire oublier, par cet écran, que ce déconfinement a été précipité pour des intérêts... de santé, oui... mais pour l’outil, pas pour l’homme. Un bon ouvrier n’oublie pas de graisser son outil. L’outil c’est cette population. Ces maillons de la chaîne économique qui commençaient à couiner. Pfizer, Janssen, AstraZeneca auront été la graisse nécessaire pour faire repartir la chaîne. Et à cette fin nos dirigeants ont agité la carotte désormais bien connue des libertés retrouvées, et engagé les vaccinés (puisqu’ils ont été « libérés ») à penser qu’ils sont les « bons », et les non-vaccinés les « mécréants » à neutraliser et à punir. Pierre Duchau a fait récemment une remarque intéressante à propos de cette fracture : « L’ambition est sans doute par-là de substituer au ressentiment vertical du peuple contre les gouvernants une défiance horizontale du peuple contre lui-même. C’est là, pour tous, un jeu très dangereux. »

Il n’est pas question de complot. Arrêtons avec ce vocable qui n’est jeté à tout bout de champ que pour décrédibiliser toute tentative de réfléchir à tous les intérêts politiques, économiques ou privés qui sont en jeu. Non, nul complot. Mais des tripotages. Les mêmes petits arrangements qui durent depuis la nuit des temps. Depuis l’invention de la propriété et l’apparition d’un concept de pouvoir.

Pourtant, parallèlement à cette orchestration dissonante, le brise-glace de la science va son petit bonhomme de chemin, ouvre une voie parmi ce grinçant amalgame. Et il ne fait aucun doute que ces vaccins sont primordiaux.

Mais la liberté de jouir de son propre corps, de garder l’usufruit de ce bien que la vie nous a octroyé, l’est encore davantage chaque fois fois que ce corps est dans la possibilité de n’exercer aucune influence nocive sur un autre. Et cette possibilité existe, des vies sont ainsi établies qu’elles n’exposent à aucune dangerosité celle du proche ou du voisin.

L’État veut faire porter le chapeau aux anti-, tout en greffant à leur engeance les indécis, les sceptiques ; de nombreux non-vaccinés aussi qui croient à l’efficacité et à l’utilité du vaccin mais qui conservent à cause d’une manière de vivre qui s’y prête ou d’un « art de la prudence » maîtrisé l’espoir de garder le contrôle de leur propre corps. Faire porter ce chapeau des décisions irraisonnables et intéressées du gouvernement à tous les non-vaccinés permet bien sûr de gagner à sa cause le gros des vaccinés. Et les anti- y trouvent également leur compte : leur désignation en tant que boucs émissaires va dans leur sens, alimente leur espoir d’enchérir leur influence et entérine l’exacerbation de leur défiance.

Si les pro- et les anti- sont obsédés par cette même chimère celle obscènement exhibée par le pouvoir d’un retour à la normale —, les non-vaccinés « modérés » et les vaccinés « modérés », eux, pris en otages, sous les feux de ces deux prosélytismes, restent calmes. Non pas « à sang froid », mais calmes. Le désir de retrouver ce qui n’est plus, qui rend si perméable aux tours de passe-passe de l’État et de ses opposants forcenés (se présente l’image de l’objet disparu : sous l’égide de cette image, on accepte tout à condition de ne plus la perdre), ne les impacte pas ou peu.

Nous voudrions tous revoir l’ancien monde : même pas beau, même pas bon, mais moins moche et méchant. Néanmoins soyons calmes, raisonnables : le monde « d’avant » est mort. Il faut accepter d’en faire le deuil. Et gardons en tête que ce vaccin apporte une solution de confort (encore que provisoire) pour le nouveau monde mais aucune clé pour revenir à l’ancien.


(Je me désobéis, je m’écarte de mon credo, et je n’en suis pas fier. J’y retourne. « Passé la trentaine, on ne devrait pas plus s'intéresser aux événements qu'un astronome aux potins. »)

De la matière qui rêve

Bill Viola, Ascension, 2000













« L’acte de penser l’intéressait maintenant plus que les douteux produits de la pensée elle-même. [...] Toute sa vie, il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. Bon nombre des produits de l’esprit n’étaient eux aussi que de difformes veaux-de-lune. D’autres notions, plus propres et plus nettes, forgées comme par un maître ouvrier, étaient de ces objets qui font illusion à distance ; on ne se lassait pas d’admirer leurs angles et leurs parallèles ; elles n’étaient néanmoins que les barreaux dans lesquels l’entendement s’enferme lui-même, et la rouille du faux mangeait déjà ces abstraites ferrailles. Par instants, on tremblait comme sur le bord d’une transmutation : un peu d’or semblait naître dans le creuset de la cervelle humaine ; on n’aboutissait pourtant qu’à une équivalence. […] Il en allait des figures assumées par l’esprit comme de ces grandes formes nées de l’eau indifférenciée qui s’assaillent ou se relaient à la surface du gouffre ; chaque concept s’affaissait finalement dans son propre contraire, comme deux houles qui se heurtent s’annihilent en une seule et même écume blanche. […] Maintenant, en faveur d’un examen plus poussé, il renonçait temporairement aux concepts eux-mêmes ; il retenait son esprit, comme on retient son souffle, pour mieux entendre ce bruit de roues tournant si vite qu’on ne s’aperçoit pas qu’elles tournent. »

in L’Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar

Le reste des saisons

Peter Brook, Sa Majesté des mouches, 1963


















Le temps était communément gai,
qui s’étirait dans ce long interstice
où le jardin redonnait du lilas et

des framboises. Le reste des saisons,

les pantalons détrempés, nos rires
ébrouaient le haut buisson du bas

éden indiscipliné. — Doubrovsky
dit : « L’hommage des vivants est

de ressembler, au moins un moment,

aux morts. » Devant un demi-are
d’enfance, je me fige. Au pied de
l’enfant mort ; de son obscur jeu.

En odeur de soi

Gérard Traquandi, Sans titre, 2005

Mon âme est comme un feu qui dévore et parfume
Ce qu’on jette pour le ternir.

in Journal, Henri-Frédéric Amiel

La nouvelle

Stéphane Bernard, V., 2004

















Ils sont allongés
dans le lit des parents.
Face à eux
il y a une grande armoire
dotée d'une glace
mais l'homme ne se voit pas
d'où il est.
Sur la commode, à sa gauche,
une photographie encadrée de la seconde fille
et du beau-fils
fraîchement mariés.
Ce sera une fille, dit-elle.
Il pense à la prochaine photo
encadrée sur la commode.
Le lit bouge.
Il faudrait changer les draps aussi.
Une des portes de l'armoire grince.
Un visage d'homme y apparaît.
Terrifié. Ravi.

in Combattant varié, Aux Cailloux des Chemins, 2020

Très peu d'espace

Topor, Le Voyageur immobile, 1968














« Il disposait de très peu d’espace. Le temps aussi lui était mesuré. Il se hâtait sans cesse, comme avec désespoir, vers des buts extrêmement proches. Tantôt, prisonnier, il se précipitait vers je ne sais quelles étroites limites, et tantôt, poursuivi, il se réfugiait vers le centre. »

in Molloy, Samuel Beckett

Loin


 

Un pouce carré de vide

Naruto, 2014











Long Tchou s’adressa à Wen Tche et dit : « Votre art est subtil et j’ai une maladie. Pouvez-vous la guérir ? » Wen Tche dit : « Je suis à votre disposition, mais j’attends que vous m’indiquiez les signes de votre maladie. » Long Tchou s’expliqua : « La louange de mes concitoyens ne me procure pas la satisfaction de l’honneur et je ne ressens pas de la honte à cause de leur blâme. Le gain ne me réjouit pas et la perte ne m’afflige pas. Je considère la vie à l’égal de la mort et la richesse à l’égal de la pauvreté. Quant aux humains, ils me paraissent valoir autant que des porcs et moi-même je me considère comme les autres. Je vis au sein de ma famille comme un voyageur à l’auberge. Ma patrie est pour moi comme un pays étranger. À l’encontre de ces défauts, dignités et récompenses sont sans effet ; blâmes et châtiments ne m’effraient pas ; grandeur et décadence, profits et pertes n’y feraient rien, non plus que les deuils et les joies. C’est pourquoi je n’ai aucune aptitude à servir le prince ni à entretenir des rapports normaux avec mes parents et mes amis, avec ma femme et mes enfants , et je gouverne mal mes domestiques. De quelle sorte de maladie suis-je affligé et comment m’en guérir ? »

Wen Tche fit tourner Long Tchou le dos à la lumière et lui-même se mit derrière son patient pour examiner sa silhouette qui se découpait dans la lumière. Il dit alors : « Je vois bien votre cœur : c’est un pouce carré de vide ! Vous êtes presque comme un saint. Six ouvertures de votre cœur sont parfaitement libres et une seule ouverture reste fermée. Par le temps qui court, on tient la sainte sagesse pour maladie. Sans doute, est-ce là votre maladie. À cela, je ne connais pas de remède. »

Sage sans le savoir in Le vrai classique du vide parfait, Lie tseu

Depuis l'est, de la lumière

Carsten Höller, Killing Children, 1994


















La maison a tremblé et crié toute la nuit.
Vers le matin, s'est calmée. Les enfants,
cherchant quelque chose à manger, se fraient
un chemin à travers le séjour sens dessus dessous
pour gagner la cuisine sens dessus dessous.
Voilà Père, qui dort sur le canapé.
C'est clair qu'ils s'arrêtent pour regarder. Qui ne ferait de même ?
Ils écoutent ses ronflements violents
et comprennent que les vieilles habitudes
ont repris une fois encore. Alors qu'y a-t-il de neuf ?
Mais la vraie sensation, ce qui leur fait écarquiller les yeux,
c'est que leur sapin de Noël a été renversé.
Il gît sur le côté devant la cheminée. 
L'arbre qu'ils ont aidé à décorer.
Il est abîmé maintenant, des glaçons et des sucres d'orge
jonchent le tapis. Comment une chose pareille a même pu se produire ?
Et ils voient que Père a ouvert
le cadeau que Mère lui a offert. C'est une longueur de corde
à moitié sortie de sa jolie boîte.
Qu'ils aillent se faire pendre
l'un et l'autre, voilà ce qu'ils aimeraient dire.
Au diable tout ça, au diable
les parents, c'est ce qu'ils pensent. En attendant,
il y a des céréales dans le placard, du lait
au frigo. Ils vont s'installer avec leur bol
devant la télé, trouvent leur feuilleton,
essaient d'oublier la pagaille tout autour.
Ils montent le son. Plus fort, et plus fort encore.
Père se retourne et grogne. Les enfants rient.
Ils continuent d'augmenter le volume pour qu'il comprenne bien
qu'il est en vie. Il lèvre la tête. La matin commence.

in La vitesse foudroyante du passé, Raymond Carver

Entretien avec Hervé Gouault

Hannibal, 2015

[...] H.G. : J’aimerais revenir sur deux poèmes qui me touchent et m’interrogent. « Laisse », dont j'aime beaucoup le déroulé, la narration intérieure et paysagère, je me demandais comment c'était monté, venu ? Pareillement avec « Les étranges fruits », qui m'intrigue bien plus, difficile d'accès, ramenant et s'éloignant de la célèbre chanson.

S.B. : Oui oui, je peux parler de ces deux poèmes. C'est d'ailleurs deux bons exemples : un qui a demandé du temps et un peu de travail et l'autre qui est venu d'un jet. Le plus ancien de ces deux poèmes d'abord, « Les étranges fruits ». Ce titre, tu as mis le doigt dessus, est évidemment un hommage à Billie Holiday, à ce terrible poème. Poème terrible parce que comme le « Todesfuge » de Celan, son auteur l'a tiré d'une matière dont on aurait préféré qu'elle n'existe pas. Poème dont on voudrait que n'en soit jamais venue la nécessité. J'étais dans une mauvaise passe quand j'ai écrit ce poème. Je me trouvais dans le loft d'artiste d'un ami (je précise parce que c'est le lieu que je décris au début du poème) qui s'absentant me l'avait laissé pour quelques semaines afin que je fasse le point. Je m'étais isolé des trois personnes avec qui je vivais. Je ne faisais que lire ou boire en écoutant de la musique. Mais un après-midi je me suis dit qu'il fallait que je tente d'écrire quelque chose. Que je ramène au moins ça si ma situation mentale ne s'améliorait pas tellement. Alors j'ai fait une chose que je ne fais pas souvent. Je me suis mis en position d'écrire un poème dont aucune prémisse ne m'était venue. Je me suis assis sur un tabouret, j'ai posé une feuille sur la table à dessin de mon ami et j'ai levé la tête. J'ai observé. Au bout d'un quart d'heure j'ai parlé du vent. [...]

(L'entretien complet ici sur le site des éditions Aux Cailloux des Chemins.)

Post-mortem

Jean Cocteau, Le Testament d'Orphée, 1960



















Contempler les œuvres
de l'art continue
ma vie à la manière

d'yeux qu'on aurait
peints sur mes
paupières de mort.
in Salle d'attente

Mygales

Mississippi John Hurt, You Got To Walk That Lonesome Valley,1966






















Deux mygales
dansent
un menuet 

l'une
séduisant
l'autre :

la parade
nuptiale
des mains

de Mississippi
John
Hurt.

Luzerne

Mick Wiggins, Of Mice and Men, 1994

















Je ne sais pas

d’où c’est venu.
Je me tiens

le sexe et
pense à Lennie
Small, à ses

grandes mains
qui néantisent
d’amour ce qui 

est doux, à la 
rivière. A George.
A Lennie

rêvant à la ferme,
aux lapins,
à la luzerne.

A George.
Au coup de feu.
Je n’arrive pas

à pisser mais je
pleure un peu,
mon sexe à la main.

Le cachalot

David Hockney, The Boy Hidden in a Fish, 1969







La baleine, c’est la création, en fin de compte superflue, mais indispensable pour cette expérience gratuite et d’ailleurs quasiment inintelligible.

J.P. DE DADELSEN


Je lui tends l’argent et nous nous donnons rendez-vous en haut

de la colline. Je patiente près du buisson d’un pré, sous une paire

d’aulnes secs. Assis parmi les brins d’herbe granulés d’ombre et

de lumière, respirant avec peine l’air brûlant mais doux, comme

échappé d’un four que l’on entrouvre, je relis quelques poèmes,

avale deux biscuits, une gorgée d’eau. Je finis tout juste de pisser

contre le buisson sous les arbres quand je l’aperçois qui surgit.

Nous échangeons les mots d’usage, puis elle ouvre la petite grille

et dos courbé, presque à genoux, nous entrons, abandonnant le

bleu du ciel javellisé de soleil pour un couloir entre de grandes

pierres fraîches. Nous parvenons par ce boyau jusqu’à la chambre.

L’ancestrale chambre. A quatre pattes nous pénétrons dans notre

protohistoire. Nous nous introduisons dans ce générateur d'intimité,

ce conservatoire des secrets gardés. Aujourd’hui je serai le seul

visiteur, me dit-elle. Un silence épais soudain. Et la hantise aussi

 et même peut-être mêlée de désir — d’un contact accidentel.

L’invisible promiscuité de deux corps, deux souffles. Mais

aussitôt, au fond de cette très vieille chambre, la lisse et jeune

main s'élève, allume une torche dans les ténèbres au-dessus de

nos deux figures. Nous nous redressons prudemment et la petite

main blanche, presque séraphique, se met à exister avec une

vive unicité dans cette chambre, ce tumulus. Dans cette « bosse

de la prière » comme ils disent par ici, chez moi. Et cette main

est en tout point semblable à celle de l’ange annonciateur de Giotto

à Padoue. Mais ici tenant une torche parmi des araignées mortes.

Chaque araignée, recroquevillée, a à ses jointures des gouttes

blanches solidifiées qui font ressembler son cocon de cadavre à

une structure moléculaire. Celle de la mort ? Dans la pierre les

nazis en 44 ont gravé des croix gammées parmi ce qui paraît

être les dates de naissance de leurs enfants. Mes yeux, dans leur

naïveté d’insectes, tombent partout où se pose le soleil factice

de la torche. Nos ancêtres du néolithique ont eux aussi incisé la

pierre. La dalle de couverture est constellée de motifs multimillénaires.

Et c’est exactement pour ça que je suis là. Etre loin. Profondément

loin. Loin du monde qui broie obscurément les hommes. Ici,

dans l’obscurité loin de l’obscur, on joue aux devinettes. Vais-je

trouver à quoi on a pensé ? Je trouve pour la hache et pour la

crosse. Mais ce dessin-là ? Deux demi-cercles en vis-à-vis décalés

sur le manche de ce qui semble être une pioche. Une double

signification peut-être, me dit-elle, légèrement excitée, agitant

son faisceau en direction des motifs piquetés. Un indice : agriculture.

Je réponds : « Soc ? » Gagné ! Mais l’autre sens ? « C’est assez

surprenant » prévient-elle... Cachalot ! Incroyable ! Se peut-il que

l’océan soit venu jusqu’ici à l’époque ? J’ai vécu dans un endroit

comme ça. Où la mer a tellement reculé qu’il y a des anneaux

d’amarrage au mur d’un prieuré de campagne. Et d’un coup

nous discutons de la ville, de cette autre ville, où je suis revenu

après vingt ans d’exil, et où elle, étrangère, vit depuis peu. Dans

cette chambre mortuaire vieille de plus de six mille ans nous

causons, causons, et encore « monstre marin » : du dernier « plus

grand paquebot du monde ». Monstre marin. Technologie. Et

ce cachalot piqueté, qui dit l’aube d’une technique. Et nous

parlons, parlons, et je parle, parle, ici, dans ce lieu de silence et

de proto-religion. Je suis là, dans cette chambre, à raconter à

cette fille parmi des esprits résiduels antédiluviens des choses

sur ma ville. Et puis sur moi. Oui, sur moi. Encore et encore.

L’encorbellement des mots sur les mots. Comme à confesse dans

ces ténèbres violées par la torche que tient une jeune et gracile

main qui convoite le mystère. Dans ce silence qui, loin de la

dureté du monde, dans sa peau de pierre est violé par ma voix.

Ma voix... Elle tient la torche et nous fixons les inscriptions de

nos ancêtres. Nous parlons construction navale, plage, études,

art et d’une ère de fête achevée. Et je sens quelque chose. L'amour.

Les signes qui seront effectifs plus tard. Pas l'amour ici, pour

l'aventure. Non. Mais l’amour du grand présent absenté. Et qui

avait fui ou que j’avais fui, et que je n'attendais plus, et que

maintenant j'attends, que j’attendrai, qui je sens qui revient comme

tombé de cette accidentelle fente dans la dalle de couverture

que nous fixons. Que son premier découvreur, me rappelles-tu,

ma jolie, a par étourderie fendue. Les signes. Dans cet utérus

pour morts maçonné par nos ancêtres au sommet anciennement

le plus recueilli de la ville, pudique mamelon de terre herbu

parmi les prés aux vaches hébétées de soleil, nous dissertons sur

des motifs piquetés à la signification obscurcie par soixante-cinq

siècles passés dans ce ventre de pierre. Et ici, sur cette langue

de terre dans la gorge du monstre, sous le cachalot-soc, j’attends

d'être recraché. A la racine des montagnes j’étais descendu.

Et puis elle éteint sa torche, et nous nous courbons à nouveau,

repassant l’étroit couloir des « pierres debout ». Nous extrayant

de cette profondeur fraîche et noire, nous remontons vers les

agréments du soleil et vers les délices de l’air et de la terre. Et

nous nous séparons, avec au bout de la visite quelques derniers

mots comme Moby Dick, trois-mâts, Joyce, « les lectures difficiles

décrassent. » « Ils trépanaient à l’époque » me dit-elle encore.

« Et les morceaux de crâne ponctionnés voyageaient pour on

ne sait quelle raison. » Je redescends jusqu’à la route. Je sens

les signes, encore. Beaucoup. Puis peu. Puis ils disparaissent. 

Patience

Claude Lévêque, Human Fly, 2019






















Entre la promiscuité d’une piètre
chance où je paresse et le rassurant
fantasme qui me barre l’échec,

il y a le chemin de ma patience où
mes croix bout à bout font l’échelle
par quoi je vais de moi jusqu’à moi.

in Salle d'attente

Inutilité

David Hockney, A Bigger Splash, 1967

























Le poème ne possède pas de plus grande attraction que
son inutilité. Le sacrifice est ce qui sauve l'être d'une utilité
qui le dégrade en chose. — Le poème est donc cette voie,
 
de l'ordre du sacrifice, qui rend l'être à l'inutilité, ce paradis
animal de l'immanence et de l'immédiateté qui l'exfiltre du
temps. Et le revoilà dans le monde comme l'eau dans l'eau.

in Salle d'attente

Pufenua

Gérard de Lairesse, Anatomia Humani Corporis, 1685 



















Pour le Polynésien le placenta est un noyau
de terre, une parcelle prêtée que sa tradition
exhorte à rendre au sol après la naissance.


En cela le poème est un placenta
qu’une sorte de mère : notre esprit, nous octroie,
et dont nous nous sustentons dans un interlude


où nous n’accédons à rien d’aussi nourrissant.
Nous vivons un temps de lui, pensant, nous
ordonnant, corrigeant par lui. Et corrigé,


ordonné et nourri, nous le déclarons fini (mais
c’est faux) et nous nous nous en coupons,
l’abandonnons et l’enterrons dans l’esprit d’un autre.

Grande surface inachevée

Romain Veillon, Nara Dreamland, Japon























Je me souviens qu'enfant,
sur la route de Saint-Nazaire à La Baule,
nous croisions toujours parmi les champs de paille de l'été
le rouge squelette rouillant
d'une grande surface inachevée,
abandonnée là,
à jamais sans chair ni lumière,
sans vie.
Mon père nous disait que le commanditaire de l'œuvre
avait fait faillite.
Je m'en souviens aujourd'hui,
parce qu'aujourd'hui je suis comme ce type,
à même de rompre à mi-chemin une parole
qui a pour chute l'espoir
d'être tenue par un autre,
comme le désir déçu de ce type
persiste et survit en moi.
Pour le reste du monde
nous n'aurons rien bâti,
demeurerons sans visage.
Et le temps fera s'éroder le pauvre et vain effort.
La rouille se chargera d'en faire tomber les poutres
qui, une à une, redeviendront à nouveau poussière
au contact du sol.
Et nous serons absorbés par la terre,
lui, elles et moi,
en une seule bouchée de la mort.

Filigrane

René Magritte, Variante de la tristesse, 1957


















La vérité est
en nous de
l'accepter
 
sans le
besoin de
la connaître.

in Salle d'attente

Narcisse

David Hockney, The Sunbather, 1966






















L'homme n'arrive pas
à bien voir son image :
un fretin s'agite sous

la surface ; reflet des
rouages d'une pensée
qui échoue à se fixer.

in Salle d'attente

Timbre

Andreï Tarkovski, Andreï Roublev, 1969

















Vide comme une cloche
La langue cogne en toi comme un battant
Tu te fonds dans le timbre du monde

in Salle d'attente

Croix

Topor, Les Masochistes, 1960



























Tout ce qui me raye d'une croix
M'est un évangile

in Salle d'attente