Loi

Tu es entré dans ma vie si brutalement. Tu as
chassé à peu près tout ce qu'elle contenait.
— Oui, un corps tombe de tout son poids dans
une source et la tarit. C'est une des lois de la
terrible nature. Mais que ton bien soit entré
tout aussi violemment en moi dans son choc
avec mon mal, c’est aussi ça le miracle. Cette
collision a fait de la place en toi pour la réparation.

Un corps

Quoi qu'elle soit
également impossible,
la souffrance seule,
 
lui donnant un corps,
dissimule à la vie
elle-même son absence.

Passible

Si se prendre au jeu de vivre, c'est
poursuivre tout défaire le mensonge
qui naît avec naître, attendons-nous
 
à ce qu'au final tout défait en elle,
la mort nous soit à la seule vérité, car
passible d'aucune forme, le seul accès.

Seuil

Tu crois que ce dont
tu as peur tu n'en
as pas besoin ? Mais
 
quand tu n'en as plus
peur, tu as tout
ce dont tu as besoin.

Réclame

Le mensonge est la chair du moi social
et le gras de l'être. Voilà pourquoi, fruit
de n'importe quelle ascèse, maigrir,
 
de tous temps, annonce au monde rompre,
et par cette réclame l'informe de ce que
l'on n'est plus en affaires qu'avec soi.

Chambranle

On s'effraie de ce que si
l'on nous reprenait tout
ce qu'il y a d'autrui
 
en nous, une fois passé
le chambranle de notre moi
nous saisisse un abîme.

Viatique

Avec le code approprié
les circonstances
peuvent faire de
 
tout ce qu’il exècre
le plus le viatique
de n’importe qui.

Projection

Les parents et les enfants,
au bout d'un temps, se font souffrir,
à assister dans l'autre
 
ou au recommencement de tout ce qu'ils
ont à jamais perdu, ou à quand et
comment ils commenceront de le perdre.

Colle

L'oiseau aplati, son aile et son œil broyés
à l'endroit de la cervelle, dans une bouillie
de plumes se mêlent au bec brisé, au gésier rendu.
 
Les organes par quoi il picorait haut et loin sont
entrés dans ceux-là même qui l’astreignaient à la terre,
à laquelle ici la colle définitive de son sang le rive.

Dépossession

Plus tu possèdes de ces états
auxquels ils aspirent le plus
sans même risquer se mettre jamais
 
en position de les contracter,
plus ils tenteront de te déposséder
des espaces où tu les déploies.

Muscle

C’est le même muscle celui
que tu n'exerces plus à
introduire en toi le bien
 
et celui qui par cela même
atrophié te condamne à manquer
de la force d'en extirper le mal.

Bourgeons

C'est comme l'arbre. Après
l'hiver le courage du premier
bourgeon est long à venir.
 
Puis d'autres à son image suivent.
Et elle se déclenche, la force
de vivre. Comme un printemps.

Réplique

J’ai pensé que le tableau de la mer, vraie nature,
me dédommagerait de ce que j’ai tout à coup
clairement ressenti que chaque chose produite
 
par l'homme en dehors de l’art est sinistre.
Et j’ai eu tort. Très basse, une brume qui remplit
les bouches et des silhouettes qui fouillent
 
sa vase. Et loin de ces autres, à mes pieds, poli
par l’eau, le sable : un segment de tronc, réplique exacte
mais « taille dieu » d'un fémur justement d’homme.

Bain

À peine ce flou des arcades et du nez.
À peine le sifflement mat du cerveau

approvisionné. Et mes mains ne sont
 
plus à moi mais des pinces à livre plantées
dans l’eau, et conduisant à la pleine
présence hypnotique du livre tenu.

Un fruit

Par exemple un fruit succulent
existe parmi les choses qui
retiennent l’homme dans la vie.
 
Nous tenons par là l’un des pans
du comment. Mais que tenons-nous
du pourquoi ? Un parfum envolé.

Monocorde

Le plaisir est comme la
douleur, une alerte qui nous
crie que de l'étranger


est entré en nous. Et de
l’un à l’autre, le monocorde
équilibre de n’être que soi.

Bouquets

Les fleurs fraîches dans
leur vase neuf regardent
de l'autre côté de la pièce


l'autre bouquet,
vieux, sec, poussiéreux.
Et ne ressentent aucune peur.

Rompu

L'homme a-t-il été
fait aussi indestructible
que vulnérable
 
parce qu'il ne tient
son envergure que rompu
à cette double peine ?

Signal

Certains pulsars possèdent la masse
d’une planète entière dans l’équivalent
d’un dé à jouer. Et ils tournent sur
 
eux-mêmes à mille tours/seconde,
émettant un signal. Résidus d’étoiles
tournant sur eux-mêmes. Pour tenir.

Une pie

Mes yeux sont rivés sur l’arbre nu
comme des bourgeons loin de lui.
 
Et c’est tout mon système nerveux
que je crois voir là planté dehors,
 
entre deux immeubles et haut de
trente mètres. Oui, tout le bouquet
 
de mes nerfs hibernant là dehors,
sans moi. Et sous le piétinement
 
d’une pie qui n’est aucune pensée.

L'infime

Tout ce qui dessine un corps, c'est la peine.
L'irrespirable rare. La supportable ordinaire. Ou
celle infime du toucher le plus suave. C'est la
 
peine selon son grade qui crée le corps. Comme
ici la peau, touchant plus franchement ce stylo
que l'air, majore la gêne que me cause exister.

Injonction

Les couleurs de retour
allument quelque chose
dans l'esprit sans quoi
 
cette injonction à lever
sa sève avec le printemps
ne convaincrait pas.

Fuseau

Sans un pas j'emprunte
un chemin que ne découvre
jamais se mouvoir.
 
C'est celui du silence,
sur lequel, langue pendante,
chaque autre s'enroule.

Cube

Les intempéries saumâtres ont travaillé le cube de
pierre du monument aux morts, au point qu'une petite
excavation du granit retient l'eau apprivoisée
 
de la pluie. Larmier ? Bénitier ? Coupe pour l’oiseau ?
Ou miroir du Rien ? Ça a le don d’être là. À la frontière
de l’activité des vagues et de la rumeur de l’homme.

Ce que l’on ne nommait peut-être pas

Cette épaisseur entre toi et moi —
et qui maintenant sous nos draps
arrête ma main, mon pied —,
elle m’interdit de te retoucher,
de recoller à toi. Et de réparer
ce que l’on ne nommait peut-être pas amour.
 
Cet intervalle infranchissable,
insécable qui me perpétue
dans l’immobilité, l’indécision.
Et qui plus que d’éléments de lâcheté
est constitué de particules d’orgueil,
de l’espace vide et dur de l’orgueil.

Arme

Même l’objet innocent, si je le touche
de telle façon, il peut être coupable.
Parce que c'est ce que fait l’homme.
 
Trouver dans la chose le chemin dérobé
qui, au contact d'un pas après l'autre, le
conduit toujours plus près d’accepter de partir.

Garde-manger

Tumeur blanche à l’affût dans cette nuit
de viscères du goémon, l’aigrette efface
le crustacé d’un coup de bec irréparable.
 
Ponctionne la plénitude d’un monde que
l’infime crut infini dans cette flaque, ce bout d’abîme
abandonné de l’abîme. Et garde-manger de l’abîme.

Identification

Tous ces syntagmes bout à bout, émis
sans interruption, sont pour certains
d'entre nous non pas une graphomanie,
 
mais le balayage obstiné que produit
sur l'écran radar de notre conscience
la poursuite indomptable d'une identification.

Mascaret

L'invention en moi de la pensée
est le doux mascaret qui, déclenché
par mon abîme à son comble,
 
passant cette bouche saumâtre, me remonte,
peau neuve, jusqu'à la source, mais qui
invariablement repris s'éteint avant elle.

Vœu

Ce vœu d’être soi,
c’est agresser l’influençable
matière du monde
qui est une masse par blocs
de mille corps emplis
d’un millième d’esprit
qui n’est jamais le leur,
d’eux l’odeur,
mais l’encens qui leur ôte,
et ils violenteront
quiconque en odeur de soi.

De mondes et d'hommes


Une plus acceptable transition – Notre souci à accepter la mort nous vient de ce qu'on veut durant toute une vie devenir quelqu'un, être celui qui aura fait quelque chose, au lieu que si on s'efforçait de n'y être personne, à la toute fin, passer de personne à rien nous serait une très douce et plus acceptable transition.


L'intermédiaire – Ce type, genre de caméléon, mais intravagant, inverti, pareillement escamoté, mais lui franchement, par une impersonnalité extrême, frontale, telle qu'elle semble l'antimatière même d'une personnalité remerciée, disparue, et qui au lieu d'exprimer épidermiquement une copie des textures environnantes se met à réfléchir tout le rien intermédiaire dans quoi s'ancrent le décor et la vie au contact desquels il se trouve être ce type partout nulle part.


Le moins du monde – Comme le temps me reprend des territoires sur moi-même, je ne suis plus qu'entièrement moi dans beaucoup moins de moi-même.


Sentir savoir – Il y a des choses que j'écris que plus je lis moins je ne comprends à mesure que je sens qu'elles sont vraies.


Nos deux obscurités – Quand mon obscurité – qui me fait dire que je ne sais rien – se frotte à l'obscurité d'un poème dur – qui garde tout en lui –, de ce contact naît entre ces deux obscurités parfois le langage d'une étincelle, et par laquelle j'entre parce que le poème lui fait dire qu'il se donne pour que je croie que je sais.


Incrémentation – Chaque fois que j’ai fait mon tour d’une question, sans même toujours la moindre piste de réponse, je me sens de ce tour sur moi-même plus riche comme d’une goutte d’un rien, qui tombant en moi m’anime d’un cercle qui grandit quoiqu’il s’efface.


Gibbosité du doute – Défaut ou qualité d'un sang sceptique, à l'ironie acquise, dans la droiture de chacune de mes assertions se tient, à fleur de vérité, larvé, le corps gibbeux, scoliotique, d'une question.


La seule, l'exclusive – L'intelligence n'est que chez l'homme, de toutes les créatures celle exclusive du questionnement, la seule insuffisamment aboutie à un tel point qu'elle ne laisse une chance qu'au doute de vivre.


Pathologie – Un aboiement mauvais est, dans le gros de mon commerce avec les hommes, l'habituelle conclusion de mille fragments d'une mélodie de pourtant belles intentions.


Piqûre – Comme l'insecte microscopique qui n'existe aux yeux de l'homme que par la trace qu'il lui laisse quand il pique, une saillie seule parfois révèle certain homme à ses semblables.


Mathématique sociale – Quand bien même cet individu aurait exprimé un jugement incontestablement odieux, tout groupe naturellement ou non constitué dans le seul but de les néantiser, lui et son jugement, verrait automatiquement chacun de ses membres chuter d'autant de degrés au-dessous du prix déontologique de cet individu que de personnes composeraient ce groupe.


Altesse – Trop altières, certaines mains que l'on nous tend nous font sentir que leur ombre nous frappe.


Sous le tapis du mal – Ma bonté existe, je le sais, je la sens, là... seulement, comme un petit animal coincé sous le grand tapis du mal : avec assez de nerf pour le déplacer, et le souffle trop court pour s’en défaire.


À la suite du bûcher – Ce regard lacrimeux que nous causent le Beau, le Pur et le Juste parce qu'ils brûlent la part médiocre de l'âme et que de la fumée âcre de ce bûcher nous monte aux yeux.


La route m’écarte – J’ai par l’amour simultanément toujours un pied loin dans le mal et un pied loin dans le bien, avec un cœur comme un entre-jambes scié. Et le grand écart n'augmente personne ; il est une gymnastique qui abaisse.


Une simple vérification – Grâce à la petite maladie, la mort s'informe, par une simple vérification, qu'elle a  toujours prise sur ce corps, cet être, qu'elle détruira comme mal lui semblera.


Des parts éteintes – Si tu te concentres et cherches en toi toutes les parties de toi en mouvement de toutes les façons, des plus sensibles aux plus insensibles, tu sentiras que parmi tout cela que tu sens il y a ces parties qui n'émettent aucun signe, ne te sont pas sensibles et que tu ne sens pas. Que tu ne sentiras pas. Des parts éteintes en toi. Elles sont ta mort déjà là celles qui te font croire qu'elle est en chemin.


Héron – Chaque fois que le poète crève la coquille présenticide que signifie être homme, il respire l'exacte vie contraire du héron. Forceps, la condition de poète vient au secours de l'instinct.


De mondes et d'hommes – Est disqualifié en poésie tout autre système que la nécessité et qui dénouerait aux tripes ce nœud mobile de mondes et d'hommes.


(D'autres extraits de la Salle d'attente dans le n°33 de la revue À l'index)

Un lait noir

Le boyau de ton esprit
métabolise sa paix
à partir d’une base de toute cette matière
que tu sais le mieux susciter.
Comme pérégriner
à chaque point du plan,
de station en station sur ton siège.
Penser t’enveloppe
et te développe
comme une mère que tu tètes.
Tu penses
et du sein de l’infini
c’est un lait noir qui goutte.
Qui fait croître, se densifier tes entractes,
tes minutes non pas de joie
mais sans peines,
et qui te creusent une pause
dans ta dernière heure
ainsi chaque instant reconduite.

Tête de requin

La vérité, si tu la sens surgir
à toi, sa tête aiguë,
éclosion dans l’abîme sombre,
et la regardes en face, et oses :
elle est opaque, impersonnelle,
à sang froid, pourvue d’aucun
sentiment – tête de requin.
 
Et d’elle, comme du requin,
la première et dernière chose
qui entre en toi si tu ne fuis pas,
c’est la morsure.
Sa dent dure te disloque ;
et te laisse sans jamais plus de quoi lier
tes fragments de toi entre eux.

Les étrangers à l'histoire

Parce que ta chose très grave a été vaincue
par ton courage, et sur le plan de l'esprit,
de ton fort esprit, à ce qu’il semble vaincue
facilement ou naturellement — pour eux,
les étrangers à ton histoire, la chose très grave,
 
parce que vaincue sans plainte, sans conformité
à leur théorème des larmes, par quel mécanisme,
quel arcane qui les exclut peut-elle-même
avoir eu cours, simplement eu cours, ça tu peux
parfaitement ressentir qu'ils se le demandent.

La note refusée (sur Alain Brissiaud, sur la poésie)

Il y a des poésies que l’on croit hermétiques et qui en fait finissent par nous amener au constat que c’est nous qui sommes fermé. Et il n’y a pas toujours de mal à ça. Les antennes... Encore les antennes... Si on peut être fier d’en avoir développées certaines, doit-on ressentir une gêne de n’avoir pas pu pousser à éclater les bourgeons des autres ?
Eh bien, quand on m’a proposé d’écrire quelque chose sur les livres de deux auteurs, j’ai tout de suite eu mes accès au premier. Et rien n’y a fait pour le second. Et je ne peux même pas dire que ce sont celles de mes antennes qui sont le moins déployées qui en sont responsables. Peut-être n’est-ce pas un bon livre. Peut-être que je n’ai pas su voir que c’était un bon livre. Je n’y ai rien trouvé.
Cela semble un manque de chance, plus que de talent ou de travail, mais il arrive que dans un livre nous ne trouvions rien. Toutefois ce rien n’est jamais tout à fait rien. Parce que parmi ce rien, sur le chemin parcouru à travers ce rien, au bout du compte il y a soi. Et même pas rarement. Immanquablement. C’est inéluctable. Implacable. Si l’on s’écoute, soi, sur ce chemin de rien, l’on se trouve. Sûrement parce que l’on est soi-même aussi toujours constitué de ce rien. Pris entre les deux mâchoires de l’existence : l’une, cette gravité qui nous comprime et forme et tient ; et l’autre, plus nucléique, avec son lot de questions invincibles. Néanmoins c’est ce rien qui nous laisse l’espace où articuler en nous ce qui n’est pas rien, ce qui est ou semble tout. Alors parfois on peut lire un livre où l’on ne trouvera rien, que des questions, comme : Pourquoi un tel livre a-t-il été écrit ? Des questions qui nous articulent, nous meuvent, nous déplacent en d’autres points de nous-même. Et ce sont en ces points que nous découvrons que nos animadversions ont une vocation tout aussi analeptique que nos penchants. Seulement ces éléments de force regagnés n’intéressent ici que moi. Je ne parlerai donc que d’un seul livre.
Un livre où l’on ne trouve rien, ce n’est en aucun cas la situation de ce livre d’Alain Brissiaud. Je ne relèverai pas, non, qu’après une vie consacrée à l’œuvre des autres l’auteur ait attendu un âge avancé pour nous soumettre ses poèmes - qui atteignent ainsi une forme et une énergie intime nées déjà au bout de leur maturation. Et comment pourrait-on s’empêcher de penser que cette condition, associant une gestation infiniment tenace à sa très tardive présentation au gros d’entre nous, figure ce qu’il y a de plus estimable dans le commerce de la poésie ?
Il y a des textes qui nous semblent fermés de prime abord mais dont on reconnaît plus tard que ce n’est qu’en raison d’un manque de ce culot que nécessite toujours un peu l’accès à une voix neuve. On se rend compte après avoir maintes fois fait le tour de la propriété, arpenté le terrain, collé le front à la vitre de chaque poème, que la porte d’entrée était sous nos yeux. Sous nos yeux, mais plus humbles que nos yeux. Il fallait simplement tendre la main vers cette porte discrète, invisible, d’une pudeur qui nous la rendait presque passivement hostile - par manque d’exercice. Une porte transparente mais que le bout des doigts peut aisément toucher et dont le simple contact suffit à l’ouvrir. Ce Paul par exemple ne nous est pas inconnu :
 
Paul
j’aborde ta contrée d’innocence
par le versant
où la pierre use mon pas
 
tu es dessous
dans les eaux souterraines
cherchant la lumière
une branche brisée
ne peut
t’en détourner
 
Quelques matins, sur ma route, il m’est arrivé d’avoir une pensée pour la poésie d’Alain Brissiaud. Et souvent cette pensée se liait au mot fidélité. Le mot fidélité joint à d’autres. Mais celui-là toujours présent. Présent à cheval sur tous les sentiments, toutes les sensations. Fidèles sensations sentimentales. Fidèles sentiments sensuels, sensitifs. Cette voix qui s’y adonne n’a pas quitté la terre de tous les hommes. Elle y a tiré un trait - comme un éclair solide et qui brûle et enlumine ce chemin – entre l’homme et l’esprit de l’homme, entre l’esprit de l’homme et l’amour, entre l’amour et la terre, entre la terre et l’homme. C’est une voix de la nature de l’homme. Elle va aussi loin de celui par qui elle porte qu’elle est proche de celui qui l’accueille et porte.
L’on perçoit dans cette poésie comme une manière de séparation et qui serait tout à la fois fusionnelle – d’avec l’autre, d’avec la nature, le temps, etc. Et d’avec toutes les facettes de soi. Une rupture si vive qu’elle refond aussitôt ensemble, et plus durablement, tout ce qu’elle rompt – créant simplement l’énergie brève que nécessite ce soubresaut de lumière qui chaque fois imprime plus en nous l’objet pudique du poème.
Ces remuements de sentiments à l’orée du secret, frontaliers de l’inavouable, galets légers polis doucement par l’eau d’une observation et le temps. Petites choses décisives libérées des chemins durs qui nous y conduisent. Les essences seules, émancipées, se contactent, et de leur parfum général émane tout le sens.
Avec une ouverture du sens dans assez de directions qu’accroché à une vue aussitôt elle cède et fait nous suspendre à une suivante, plus basse ou plus haute, plus enfouie ou périphérique.
Certaines strophes sont bues d’un trait jeté droit au cœur, quand d’autres demandent qu’on les gardent en bouche ou sous la langue.
Ce n’est pas un rythme qui produit l’effet. C’est une fréquence qui l’émet. Une fréquence dans le cœur, dans le sang. L’esprit vient après. S’il vient. Il n’est pas ici une astreinte. Il peut être dans sa vacance. L’on s’adresse souvent ici à toute l’intelligence de tout le reste dans l’homme. Cela suffit. Cela épuise et repose. Et germe. Et lève.
 
C’est
la même parole
du même poids
même
impossible parole
qui vit de moi
 
Comme l’écrit Auster de celle de Dupin, on pourrait également dire de la poésie de Brissiaud  qu’elle « exige de nous moins une lecture qu’une absorption ». Elle qui passe par le cœur, le sang, qui leur parle bien avant l’esprit. Elle conjure la vie et le reste - tout son dépôt - de tout ce qui la fait qui nous reprend par les frontières qui nous unissent à la terre, à l’eau, au songe, à la lumière, à la chair.
Lire Alain Brissiaud c’est s’introduire dans un corps de poésie. Un corps où se sont fichées toutes les flèches d’aucun sentiment oublié.
Il est entendu que notre interprétation d’une voix peut nous faire basculer dans une zone que son auteur lui-même trouverait insolite ou idiote – ce qui lui ferait une joie ou lui signifierait un échec. L’auteur, pas plus que le lecteur, n’ont précisément idée de ce que l’un fait dans l’autre, ou pour l’autre. Seulement la poésie est une magie à qui la manipule bien. Ponctuation, diction – même interne -, champ lexical, structure, thème-prétexte sont autant d’outils imparfaitement saisissables mais qui sollicitent leur conversion en gestes bien tangibles débouchant à un rituel – même bref, même dérisoire. Ce rituel pourtant fondamental, quoique presque toujours subconsciemment commandité.
 
Je tremble quand tu poses tes yeux
sur chacun de mes mots
et fouilles
et cherches
le signe enseveli
qui serait le dernier souffle
 
arraché

Loire

Les pieds sur la pierre ferme
du quai, quai qui touche au sable,
sable qui touche à l’eau, eau
qui touche au pont, ce pont
qui lie les rives, avec derrière lui
les panaches beaux et bleu-gris
des silhouettes d’usines d’où
rien du bruit et de l’odeur d’enfer
ni de la peine avilissante du
monde ne nous parvient. Seulement
à l’instant la percée sauvage
de l’astre à travers la brume
au-dessus du flic-floc des vagues.

Gravures

Tandis que je m’étonne de me trouver
rue Ambroise Paré, chirurgien,
je pense aussitôt à Des monstres et prodiges,
parce qu’il y a deux jours seulement
que je l’ai mis sur ma liste de Noël.
Le temps que je fantasme une saynète
où nous compulserions en famille
ces singulières gravures du seizième –
ce qui correspond à environ une dizaine
de mes longs pas empressés –, je remarque
la pie d’un noir et blanc immaculé
assise le dos contre le bord du trottoir, la poitrine brisée.

Rue natale

Cette rue sans nom, trop aride pour une
graine, j’ai pourtant levé d’elle tout ce
que je suis. Elle est la paille de pierre que
je tète. L’enfance inassouvie. Une soif.

Tordre

C’est cette portée unique du regard,
à quelque lieu que l’œil touche,
qui donne à notre horizon
la forme aliénante du cercle.
 
La ligne qui te scelle,
où ton visible tombe, ôtée,
ôtée durement la bague d’ennui,
le doigt tordu de l’attrait t’invite.

D'autres textes publiés sur le site de Recours au Poème.

Une manière d'x

A chaque nanoseconde,
cette nanonuance que je prends,
 
le ton intrinsèque
diminué ou accentué
par cette manière d’x,
cet étant donné x,
 
lot variable de lumière
que balade en la régurgitant l’air, plâtre
dans quoi je suis,
où, plâtre, je prends.