Narcisse

L'homme ne voit pas
son image. Un fretin
s'agite sous la surface.
 
Reflet des rouages
d'une pensée qui
n’arrive pas à se fixer.

Jalon

Les poèmes sont des jalons
Qui s'ameutent en brise-lames
Quand déferle l’effacement

Glane

Aveugle je cogne mon arbre
Et porte à ma bouche
Tantôt un fruit
Tantôt un caillou

Timbre

Vide comme une cloche
La langue cogne en toi comme un battant
Tu te fonds dans le timbre du monde

Croix

Tout ce qui me raye d'une croix
M'est un évangile

Purgatif

Connaître doit en
toi prendre de la
place. Au point que
 
connaître vomisse
connaître et fasse
en toi de la place.

Eau II

Ton eau est une, et tous les
hommes s'y reflètent comme
un seul. Et parce que cette
 
unité, qui est la vérité de ne
pas être, est le reflet uni du
mensonge multiplié de l'être.

Solde

Il y a où souffrir aujourd'hui,
parce qu'aujourd'hui
n'est jamais entier à
 
la manière dont hier
est entièrement hier et
demain entièrement rien.

Hégémonie

De l’effroi est subrepticement inscrit dans
chaque nouvelle nécessité factice qu’ils créent.
L’esprit est mobilisé et évacué par cet effroi,
qui aussitôt établit l’hégémonie du seul désir
dans cet espace laissé vacant par l’esprit. Celui-ci
remplacé par un désir généralisé, l’homme,
plus que désir, est désarçonné, désarmé de toute
possibilité de s'inclure dans l’instant. Et il est
ainsi déraciné du champ même de la pensée.

Cerne

Quand il s'enfonce,
ton poignard me
dédommage d'autant
 
qu'il me coûte : il met
en moi ce morceau de
toi qu’enfin je cerne.

Proies

Ne crie pas
Pour ne pas alarmer ta proie
Pour ne pas être une proie

Plaie

Entendre la vérité
brute est parfois
l'involontaire plaie
 
de bonté que nous
cause à retardement
l'explosion du méchant.

Lime

Le regard est une
lime, qui plus elle
insiste sur l'objet,
 
plus il émet un poli
qui nous donne
l'occasion d'un reflet.

Epargne

Il y en a qui s’étonnent de
ceux qui se taisent. Il y en
a qui s’étonnent de ceux-là
 
mêmes qui les épargnent. Il
y en a beaucoup qui aiment
souffrir ; ce qui les étonne.

Ile

C’est être, l’anormal —
puisque ne pas être
est le courant,
 
l’égale source du rien
contre quoi l’île
inventée de l’être s’use.

Lecture

Le monde
qui brûle
est afin qu'il
 
le déchiffre
la torche
du sage.

Bulbe

Le silence est prisonnier d’un bulbe de sons
qu’on pèle pour le trouver.  — Dans le lieu,
l’heure propices, dans son plus simple appareil
 
par notre acharnement, le bulbe est à un doigt
de faire saigner le silence. — Mais il reste une
vibration. Dehors. Dedans ? On ne sait plus.

Occupation

C'est parce que presque aucun homme
ne peut davantage supporter l'idée d'une
existence sans but que la souffrance,
 
que la souffrance — la supporter, la
faire subir, la soulager — est le but que
l'homme a pressenti qu'il l'occuperait.

Sexe

Le sexe est l'organe
qui pernicieusement
nous persuade
 
le mieux qu'il est
la plus honnête
copie de notre cœur.

Cordial

Je tire des fruits de
l'actualité du monde,
dont je mâche et fermente
 
en moi le dégoût tout le jour,
le cordial qui me fait
encore tenir un jour.

Usure

La lucidité est cet usurier vaccin qui
nous fait payer notre neuve disposition
à ne plus éprouver que le grotesque
 
de la catastrophe de vivre, par la perte
de notre propension à fermenter dans
les interludes de ses joies dérisoires.

Bruit

Ce que tu ne vois que parce
que tu veux bien le voir
et qui est faux est un tel
 
bruit, qu'il t'empêche
d'entendre ce qui est vrai et
qui te crie qu'il veut être vu.

Kayak

Le confort est à l'esprit de
l'homme ce que la graisse est à
la peau du kayak : étanchéifié,
 
l'onde des connaissances primordiales
glisse sur lui au lieu qu'elle
l'absorbe et qu'il s'en imprègne.

Extinction

Tu te fonds dans tout ce qui te pénètre
des pensées et des mœurs des autres.
C'est pourtant te toucher toi,
 
à la limite de ta propre pensée,
ce qu'il te faut, qui te fera te
fondre dans toi-même et disparaître.

Pardon II

Nous pardonnons parfois à
notre bourreau mais presque
jamais à notre victime, pour
 
la raison que notre bourreau
nous établit dans le bien,
notre victime dans le mal.

Méditation

Ta voix ne se trouve pas
dans ce livre parce qu'elle
est dans ce livre ou dans
 
les mots de ce livre, mais
parce qu'elle est les mots que
méditent les mots de ce livre.

Penser

Le bois du
corps entier
disparaît
 
dans ce feu
calme de
tout l'esprit.

Terre

Au projet que j'ai que tu me
creuses, transmettes ton
ambition absente, se lie la hantise
 
que la mienne si tangible
tombe en toi comme autour
du trou fait la terre monte et pèse.

Objet

Le renoncement augmente,
en nous le vide gagne,
que seul peut combler
 
la prière ou le poème,
objet de rien
à quoi le vide s’occupe.

Toilette

Coucher une pensée sur le papier
requiert tout le soin du cadavre exposé.
On lave. On reforme, pomponne.
 
L’on met en branle grotesquement
l’illusion de la vie à l’exact point où
elle ne se présentera précisément plus.

Incrémentation

Chaque fois que j’ai fait mon tour d’une
question, sans même toujours la moindre
piste de réponse, je me sens de ce tour
 
sur moi-même plus riche comme d’une
goutte d’un rien, qui tombant en moi m’anime
d’un cercle qui grandit quoiqu’il s’efface.

Ecope

L’inutile nécessité
de la poésie,
comme une écope

dans un naufrage,
me comble.
Je retourne à la mer.

Lumière

Quant à l'image que l'on
se fait d'un homme, chacun a
son propre révélateur et son
 
propre fixateur. Et qu'importe
toute la lumière que produit
cet homme sur lui-même.

Les pièces bleues

La radio chante Oh Gaby dans la caravane et la tasse
de café fume à côté du grand puzzle avec des chevaux.
Au-dessus d’eux un grand trou laisse apparaître
le formica marron. Sa mère a du mal avec le ciel.
 
Par la fenêtre on voit l’herbe blanche et les flaques
de boue glacées et brisées par les roues. Il a décidé
qu’aujourd’hui il l’aiderait à trier les pièces bleues.

Possession

Lorsque cela qui nous
pénètre pèse plus que
nous-même, nous ne
 
sommes plus que ce
cela seulement touché
parfois par nous-même.

Catéchisme

Gratte, gratte jusqu’à
l’os, gratte l’os,
gratte jusqu’à ce
 
que l’os soit l’outil,
l’outil qui grattera
au-delà de l’os.

Tige

L'être est juste la tige
par quoi fait route, se
rejoint et reconstitue
 
la mort, de son bulbe
à son parfum dans la
flétrissure de la fleur.

Phlomis russeliana

Méditer sur ces phlomis russeliana
et leurs pompons dégressifs, un
s'inscrivant chaque décimètre sur
la ligne de la tige, me rappelle que
progresser pas à pas est une illusion.
 
Nous ne sommes qu'une suite de
projections, d'échos de nous-même :
toujours presque meilleur ou
presque pire, mais assurément
toujours plus neuf et plus diminué.

Epouse

On trouve une chose
sans qu'on la connaisse
ni ne sache qu'on la
 
cherche, quand elle
épouse exactement la
forme d'un vide en nous.

Réparation II

La sensation esthétique
est ce par quoi la vérité
nous éconduit
 
et défraie des vains efforts
que nous faisons
pour l'atteindre.