D'après

Le jour d’après l’acte, d’après que
de l'homme obscur ait encore atteint
plus avant l'obscur dans l'homme,
 
la terre devant moi se confond au ciel.
La nature brouillarde. N’émet rien,
nul avis. D’elle ne tombe aucune loi.

Usage

La seule nécessité que nous avons de
parler réside toute dans l'attente qu'en
compensation de ce que ne nous sont
jamais confessées toutes ces choses dont
 
on a honte de se croire le seul à les faire
ou penser, nous soient révélées tant de
celles dont on ne soupçonne même pas
que nous tremblons à l'idée de les connaître.

L'anguille

Un matin très tôt — le soleil en est encore rouge —
elle repose dans le sable. Avec son œil, bouton du Rien.
Avec son trou au côté, sceau du tumulte de la nuit.
 
Et puis la marée va, vient. L’estran nu est à nouveau
net. L’ardoise est effacée. Les eaux ont repris au
sable et cette flèche visqueuse et froide et sa direction.

Interlude

Le mal que soi-disant
nous fait l'autre n'est
le plus souvent que
 
l’interlude que l'on
s'invente dans le mal que
l'on se fait à soi-même.

Plan

C'est parce que chacun
constamment existe dans sa
totalité mais jamais simultanément
 
dans un même plan, qu'il
blesse d'un sentiment
d'absence sa conviction d'exister.

Crucifixion

                             Cette couronne d’épines que lui avaient faites les morsures de sa conscience.
                                                                                                                                         Musil
 
Car oui chaque mot que je plante
dans cette paroi du papier est
un piton dans mon propre corps.
 
Le bon martyre à quoi je me suspends.
La crucifixion ordinaire où chaque
coup du marteau est un appel à tenir.

Topologie

Ton chemin du bien c'est le chemin
qui va de celui que tu crois être à
celui que tu es et qui ne barre pas
 
son chemin à un autre. Te trouver
toi c'en est trouver le détour, la
courbe qui ne coupe ni l'autre ni toi.

Loi

Tu es entré dans ma vie si brutalement. Tu as
chassé à peu près tout ce qu'elle contenait.
— Oui, un corps tombe de tout son poids dans
une source et la tarit. C'est une des lois de la
terrible nature. Mais que ton bien soit entré
tout aussi violemment en moi dans son choc
avec mon mal, c’est aussi ça le miracle. Cette
collision a fait de la place en toi pour la réparation.

Un corps

Quoi qu'elle soit
également impossible,
la souffrance seule,
 
lui donnant un corps,
dissimule à la vie
elle-même son absence.

Passible

Si se prendre au jeu de vivre, c'est
poursuivre tout défaire le mensonge
qui naît avec naître, attendons-nous
 
à ce qu'au final tout défait en elle,
la mort nous soit à la seule vérité, car
passible d'aucune forme, le seul accès.

Seuil

Tu crois que ce dont
tu as peur tu n'en
as pas besoin ? Mais
 
quand tu n'en as plus
peur, tu as tout
ce dont tu as besoin.

Réclame

Le mensonge est la chair du moi social
et le gras de l'être. Voilà pourquoi, fruit
de n'importe quelle ascèse, maigrir,
 
de tous temps, annonce au monde rompre,
et par cette réclame l'informe de ce que
l'on n'est plus en affaires qu'avec soi.

Chambranle

On s'effraie de ce que si
l'on nous reprenait tout
ce qu'il y a d'autrui
 
en nous, une fois passé
le chambranle de notre moi
nous saisisse un abîme.

Viatique

Avec le code approprié
les circonstances
peuvent faire de
 
tout ce qu’il exècre
le plus le viatique
de n’importe qui.

Projection

Les parents et les enfants,
au bout d'un temps, se font souffrir,
à assister dans l'autre
 
ou au recommencement de tout ce qu'ils
ont à jamais perdu, ou à quand et
comment ils commenceront de le perdre.

Colle

L'oiseau aplati, son aile et son œil broyés
à l'endroit de la cervelle, dans une bouillie
de plumes se mêlent au bec brisé, au gésier rendu.
 
Les organes par quoi il picorait haut et loin sont
entrés dans ceux-là même qui l’astreignaient à la terre,
à laquelle ici la colle définitive de son sang le rive.

Dépossession

Plus tu possèdes de ces états
auxquels ils aspirent le plus
sans même risquer se mettre jamais
 
en position de les contracter,
plus ils tenteront de te déposséder
des espaces où tu les déploies.

Muscle

C’est le même muscle celui
que tu n'exerces plus à
introduire en toi le bien
 
et celui qui par cela même
atrophié te condamne à manquer
de la force d'en extirper le mal.

Bourgeons

C'est comme l'arbre. Après
l'hiver le courage du premier
bourgeon est long à venir.
 
Puis d'autres à son image suivent.
Et elle se déclenche, la force
de vivre. Comme un printemps.

Réplique

J’ai pensé que le tableau de la mer, vraie nature,
me dédommagerait de ce que j’ai tout à coup
clairement ressenti que chaque chose produite
 
par l'homme en dehors de l’art est sinistre.
Et j’ai eu tort. Très basse, une brume qui remplit
les bouches et des silhouettes qui fouillent
 
sa vase. Et loin de ces autres, à mes pieds, poli
par l’eau, le sable : un segment de tronc, réplique exacte
mais « taille dieu » d'un fémur justement d’homme.

Bain

À peine ce flou des arcades et du nez.
À peine le sifflement mat du cerveau

approvisionné. Et mes mains ne sont
 
plus à moi mais des pinces à livre plantées
dans l’eau, et conduisant à la pleine
présence hypnotique du livre tenu.

Un fruit

Par exemple un fruit succulent
existe parmi les choses qui
retiennent l’homme dans la vie.
 
Nous tenons par là l’un des pans
du comment. Mais que tenons-nous
du pourquoi ? Un parfum envolé.

Monocorde

Le plaisir est comme la
douleur, une alerte qui nous
crie que de l'étranger


est entré en nous. Et de
l’un à l’autre, le monocorde
équilibre de n’être que soi.

Bouquets

Les fleurs fraîches dans
leur vase neuf regardent
de l'autre côté de la pièce


l'autre bouquet,
vieux, sec, poussiéreux.
Et ne ressentent aucune peur.

Rompu

L'homme a-t-il été
fait aussi indestructible
que vulnérable
 
parce qu'il ne tient
son envergure que rompu
à cette double peine ?

Signal

Certains pulsars possèdent la masse
d’une planète entière dans l’équivalent
d’un dé à jouer. Et ils tournent sur
 
eux-mêmes à mille tours/seconde,
émettant un signal. Résidus d’étoiles
tournant sur eux-mêmes. Pour tenir.

Une pie

Mes yeux sont rivés sur l’arbre nu
comme des bourgeons loin de lui.
 
Et c’est tout mon système nerveux
que je crois voir là planté dehors,
 
entre deux immeubles et haut de
trente mètres. Oui, tout le bouquet
 
de mes nerfs hibernant là dehors,
sans moi. Et sous le piétinement
 
d’une pie qui n’est aucune pensée.

L'infime

Tout ce qui dessine un corps, c'est la peine.
L'irrespirable rare. La supportable ordinaire. Ou
celle infime du toucher le plus suave. C'est la
 
peine selon son grade qui crée le corps. Comme
ici la peau, touchant plus franchement ce stylo
que l'air, majore la gêne que me cause exister.

Injonction

Les couleurs de retour
allument quelque chose
dans l'esprit sans quoi
 
cette injonction à lever
sa sève avec le printemps
ne convaincrait pas.

Fuseau

Sans un pas j'emprunte
un chemin que ne découvre
jamais se mouvoir.
 
C'est celui du silence,
sur lequel, langue pendante,
chaque autre s'enroule.

Cube

Les intempéries saumâtres ont travaillé le cube de
pierre du monument aux morts, au point qu'une petite
excavation du granit retient l'eau apprivoisée
 
de la pluie. Larmier ? Bénitier ? Coupe pour l’oiseau ?
Ou miroir du Rien ? Ça a le don d’être là. À la frontière
de l’activité des vagues et de la rumeur de l’homme.

Ce que l’on ne nommait peut-être pas

Cette épaisseur entre toi et moi —
et qui maintenant sous nos draps
arrête ma main, mon pied —,
elle m’interdit de te retoucher,
de recoller à toi. Et de réparer
ce que l’on ne nommait peut-être pas amour.
 
Cet intervalle infranchissable,
insécable qui me perpétue
dans l’immobilité, l’indécision.
Et qui plus que d’éléments de lâcheté
est constitué de particules d’orgueil,
de l’espace vide et dur de l’orgueil.

Arme

Même l’objet innocent, si je le touche
de telle façon, il peut être coupable.
Parce que c'est ce que fait l’homme.
 
Trouver dans la chose le chemin dérobé
qui, au contact d'un pas après l'autre, le
conduit toujours plus près d’accepter de partir.

Garde-manger

Tumeur blanche à l’affût dans cette nuit
de viscères du goémon, l’aigrette efface
le crustacé d’un coup de bec irréparable.
 
Ponctionne la plénitude d’un monde que
l’infime crut infini dans cette flaque, ce bout d’abîme
abandonné de l’abîme. Et garde-manger de l’abîme.

Identification

Tous ces syntagmes bout à bout, émis
sans interruption, sont pour certains
d'entre nous non pas une graphomanie,
 
mais le balayage obstiné que produit
sur l'écran radar de notre conscience
la poursuite indomptable d'une identification.

Mascaret

L'invention en moi de la pensée
est le doux mascaret qui, déclenché
par mon abîme à son comble,
 
passant cette bouche saumâtre, me remonte,
peau neuve, jusqu'à la source, mais qui
invariablement repris s'éteint avant elle.

Vœu

Ce vœu d’être soi,
c’est agresser l’influençable
matière du monde
qui est une masse par blocs
de mille corps emplis
d’un millième d’esprit
qui n’est jamais le leur,
d’eux l’odeur,
mais l’encens qui leur ôte,
et ils violenteront
quiconque en odeur de soi.

De mondes et d'hommes


Une plus acceptable transition – Notre souci à accepter la mort nous vient de ce qu'on veut durant toute une vie devenir quelqu'un, être celui qui aura fait quelque chose, au lieu que si on s'efforçait de n'y être personne, à la toute fin, passer de personne à rien nous serait une très douce et plus acceptable transition.


L'intermédiaire – Ce type, genre de caméléon, mais intravagant, inverti, pareillement escamoté, mais lui franchement, par une impersonnalité extrême, frontale, telle qu'elle semble l'antimatière même d'une personnalité remerciée, disparue, et qui au lieu d'exprimer épidermiquement une copie des textures environnantes se met à réfléchir tout le rien intermédiaire dans quoi s'ancrent le décor et la vie au contact desquels il se trouve être ce type partout nulle part.


Le moins du monde – Comme le temps me reprend des territoires sur moi-même, je ne suis plus qu'entièrement moi dans beaucoup moins de moi-même.


Sentir savoir – Il y a des choses que j'écris que plus je lis moins je ne comprends à mesure que je sens qu'elles sont vraies.


Nos deux obscurités – Quand mon obscurité – qui me fait dire que je ne sais rien – se frotte à l'obscurité d'un poème dur – qui garde tout en lui –, de ce contact naît entre ces deux obscurités parfois le langage d'une étincelle, et par laquelle j'entre parce que le poème lui fait dire qu'il se donne pour que je croie que je sais.


Incrémentation – Chaque fois que j’ai fait mon tour d’une question, sans même toujours la moindre piste de réponse, je me sens de ce tour sur moi-même plus riche comme d’une goutte d’un rien, qui tombant en moi m’anime d’un cercle qui grandit quoiqu’il s’efface.


Gibbosité du doute – Défaut ou qualité d'un sang sceptique, à l'ironie acquise, dans la droiture de chacune de mes assertions se tient, à fleur de vérité, larvé, le corps gibbeux, scoliotique, d'une question.


La seule, l'exclusive – L'intelligence n'est que chez l'homme, de toutes les créatures celle exclusive du questionnement, la seule insuffisamment aboutie à un tel point qu'elle ne laisse une chance qu'au doute de vivre.


Pathologie – Un aboiement mauvais est, dans le gros de mon commerce avec les hommes, l'habituelle conclusion de mille fragments d'une mélodie de pourtant belles intentions.


Piqûre – Comme l'insecte microscopique qui n'existe aux yeux de l'homme que par la trace qu'il lui laisse quand il pique, une saillie seule parfois révèle certain homme à ses semblables.


Mathématique sociale – Quand bien même cet individu aurait exprimé un jugement incontestablement odieux, tout groupe naturellement ou non constitué dans le seul but de les néantiser, lui et son jugement, verrait automatiquement chacun de ses membres chuter d'autant de degrés au-dessous du prix déontologique de cet individu que de personnes composeraient ce groupe.


Altesse – Trop altières, certaines mains que l'on nous tend nous font sentir que leur ombre nous frappe.


Sous le tapis du mal – Ma bonté existe, je le sais, je la sens, là... seulement, comme un petit animal coincé sous le grand tapis du mal : avec assez de nerf pour le déplacer, et le souffle trop court pour s’en défaire.


À la suite du bûcher – Ce regard lacrimeux que nous causent le Beau, le Pur et le Juste parce qu'ils brûlent la part médiocre de l'âme et que de la fumée âcre de ce bûcher nous monte aux yeux.


La route m’écarte – J’ai par l’amour simultanément toujours un pied loin dans le mal et un pied loin dans le bien, avec un cœur comme un entre-jambes scié. Et le grand écart n'augmente personne ; il est une gymnastique qui abaisse.


Une simple vérification – Grâce à la petite maladie, la mort s'informe, par une simple vérification, qu'elle a  toujours prise sur ce corps, cet être, qu'elle détruira comme mal lui semblera.


Des parts éteintes – Si tu te concentres et cherches en toi toutes les parties de toi en mouvement de toutes les façons, des plus sensibles aux plus insensibles, tu sentiras que parmi tout cela que tu sens il y a ces parties qui n'émettent aucun signe, ne te sont pas sensibles et que tu ne sens pas. Que tu ne sentiras pas. Des parts éteintes en toi. Elles sont ta mort déjà là celles qui te font croire qu'elle est en chemin.


Héron – Chaque fois que le poète crève la coquille présenticide que signifie être homme, il respire l'exacte vie contraire du héron. Forceps, la condition de poète vient au secours de l'instinct.


De mondes et d'hommes – Est disqualifié en poésie tout autre système que la nécessité et qui dénouerait aux tripes ce nœud mobile de mondes et d'hommes.


(D'autres extraits de la Salle d'attente dans le n°33 de la revue À l'index)

Un lait noir

Le boyau de ton esprit
métabolise sa paix
à partir d’une base de toute cette matière
que tu sais le mieux susciter.
Comme pérégriner
à chaque point du plan,
de station en station sur ton siège.
Penser t’enveloppe
et te développe
comme une mère que tu tètes.
Tu penses
et du sein de l’infini
c’est un lait noir qui goutte.
Qui fait croître, se densifier tes entractes,
tes minutes non pas de joie
mais sans peines,
et qui te creusent une pause
dans ta dernière heure
ainsi chaque instant reconduite.

Tête de requin

La vérité, si tu la sens surgir
à toi, sa tête aiguë,
éclosion dans l’abîme sombre,
et la regardes en face, et oses :
elle est opaque, impersonnelle,
à sang froid, pourvue d’aucun
sentiment – tête de requin.
 
Et d’elle, comme du requin,
la première et dernière chose
qui entre en toi si tu ne fuis pas,
c’est la morsure.
Sa dent dure te disloque ;
et te laisse sans jamais plus de quoi lier
tes fragments de toi entre eux.