Une nuit comme celle-ci

Andrea Arnold, American Honey, 2016
























Allégées les antennes (qui définit une douce journée),
je perçois ce jour ce « peu » : cri sans geste, inerte du livre.
Le signal tenace, humble des pages pleines de la voix de Iouri Kazakov.
Livre oublié dans la bibliothèque et dont nul ne se souvient ici qui l’a mis là.
Livre à personne. Et par aucun hasard (venu parce que voulu) lisant ce Nocturne avec un bien-être rare,
à mesure me souvenant de la nuit, du bain de nuit, de la bande bien ivre dans la nuit dans l’étang.

L’air noir recouvrait tout. Et ce noir les séparait encore davantage de la ville.
Les deux filles et les cinq garçons étaient arrivés à l’étang juste avant le crépuscule, mais maintenant l’eau était plus noire que la pleine nuit qui depuis peu tendait son tissu sur les aulnes et les charmes.
La petite bande franchit alors un premier palier dans son ivresse.
Délaissant les bouteilles et les joints un désir de bain leur monta.
Six corps nus se tenaient maintenant debout au bord de l’étang, presque phosphorescents dans l’air (comme si ces corps recueillaient avec avidité le moindre photon égaré dans la nuit).
Et six corps plongèrent en criant.
Un couple se fit oublier loin des autres, dans l’habituel angle mort réservé à l’amour.
Et dans une gerbe d’écume deux garçons se jetèrent sur la dernière fille.
Un autre, qui aussi avait plongé, assistait à cette scène de loin, refusant de prendre part à cet ordinaire de la chair. Se détournant de cette vision qui le contrariait, il se rapprocha de la rive en prenant appui sur la racine d’un aulne, et remarqua celui de ses amis qui n’avait pas plongé.
Demeuré en retrait sur la berge, ce dernier allumait une à une de minuscules bougies, qu’il laissait tomber dans de petits pots de verre. Ensuite, avec tact, il les posait sur la surface, les poussait de la rive en direction du centre de l’étang.
Et il y en eu vingt.
Oh certaines touchées par les gerbes d’eau s’étaient éteintes.
Et d’autres avaient sombré jusqu’à la vase, parmi le pourrissement et l’érosion. Parmi les merdes d’oiseaux et de poissons. Là même où les nénuphars puisaient leur naissance, eux qui pourtant se sustentaient de lumière.
Vingt flammettes.
Ses amis furent d’emblée stupéfiés.
Silencieux ils fixaient avec un sourire peu perceptible ces feux follets oscillant mollement sur le miroir noir de la nuit, étaient hypnotisés par cette tendre lumière éclatée autour et parmi eux.
Alors le garçon sur la berge acheva son œuvre. Il sortit d’un sac un vieux magnétophone.
Et soudain, au-dessus de cette féerie la voix de Dawn Upshaw s’éleva maternellement dans l’air chargé d’un soir de juin.
La musique déferla, vibrant à peine au-dessus de la surface que tiédissait toute cette vie au-dessous (grâce à la mort et à la merde, la génération) dont nul ne voulait encore rien savoir, rien voir, rien imaginer.
Les notes touchaient une oreille après l’autre.
Ivre doublement, triplement, chacun dans l’onde fraîchement étoilée, porté par un gouffre que chauffait la collision de ses organismes avec leur propre pourriture, était bercé par ses membres noyés, avec leurs mouvements au ralenti, sans conséquences.
Et était secoué par les saccades de sa respiration et de l’émotion dans son cœur, bouche bée à la frontière de l’air et de l’eau.

« Composer une chose pour rendre, voyez-vous, une nuit comme celle-ci. » C’est ce que dit le jeune Sémione au chasseur dans la nouvelle de Kazakov. Et de ce Nocturne tout a remonté...

Plus tard j’y retournai de jour, seul.
Je n’y trouvai qu’une rive sale, poussiéreuse. Un étang croupi et fétide.
Un miroir piqué de lentilles que seules des araignées d’eau animaient en patinant.
Je ne notai de touchant que deux ou trois paires d’odonates flirtant avec des sons d’arc électrique au-dessus d’une eau puante.