De Kooning (Namuth, 1983)

Ce qui a changé dans cette figure ?
La chevelure n’a plus sa fougue
de 53 — que d’ailleurs j’aurais pu
peindre avec la fougue du pinceau
de 53. Les cheveux sont calmés,
leur feu nordique a blanchi. La peau
s’est épaissie. Comme les mains.
La balistique de l’art, qu’elle existe,
dirait comment le corps du peintre
s’arme au cours du combat. Les
coups de couteau l’endurcissent.
Ce qui a changé ? Il a fallu changer,
oui, pour rester le même. J’ai
conquis le territoire que l’effort
me créait. Une source était à mes
pieds au matin. Elle me lavait de
la peur quand j’y buvais. Cette
source est encore sur mes talons.
Source d’alcool. Pas une rivière,
non. Pas la rivière de Jackson.
Seulement le goutte-à-goutte de
mes aubes angoissées. Mais la
priorité était peindre, pas la santé.
C’est cet espace de trente ans que
je sens contre mon dos. Sous le
heaume des hivers empilés, ces
yeux, pourtant à l’abri, sont encore
à l’affût. Et je crois me souvenir
sans me retourner que le regard
de 53 fixait ce que je bénis encore.

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