Salle d'attente

 
 
(somme publiée dans la revue Diérèse de 2007 à 2009)
 
 
 
 
Rembrandt – Dans ce portrait d’Hendrickje Stoffels, comme par acupression, chaque point de couleur, et ce à n’importe quelle place du visage, semble avoir été nécessaire à la montée de l’âme aux yeux : illumination noire.
 
 
 
 
Les deux sœurs – Cette humble et donc touchante excitation d’écrire sur la peinture. Comme d’avoir sous la main la correspondance d’une cadette à sa grande sœur. Ici ou là, quelque faute.
 
 
 
 
Plume de roseau – Van Gogh taille dans le paravent de l’oiseau ce que ses aïeux coupaient dans ce qui soutient son vol. Il écarte avec pudeur l’écran du volatile, mutilé ou mort dans les mains des anciens.
 
 
 
 
Meurtrière – Deux livres. Entre les Lettres à Lucilius et moi, c’est la concorde, un noble miroir que l’on me tend ; Sénèque ne m’apprend rien. De l’inconvénient d’être né, en revanche,  ne me convenant qu’à demi, c’est dans l’intervalle de notre désaccord que Cioran me porte des coups, et découvre en moi des points sensibles dérobés.
 
 
 
 
A louer, pas à vendre – Qu’elle soit obscure ou sous les feux, toute œuvre d’art est inestimable, car toute œuvre d’art ne vaut rien. En tout cas rien d’autre, pour qui l’a produite, que son échec et la traîne reconstituante des progrès qu’il entraîne, ou que le souffle court mais délassant du triomphe, rien d’autre en tout cas, pour qui la découvre, qu’un tissu béni, tramé de victoires et de défaites, une incarnation de la ténacité.
 
 
 
 
Les protocoles – Par un protocole similaire à celui que respectaient les dieux anciens, le génie ne défait jamais l’œuvre d’un autre génie. Mais là où les dieux anciens se soumettaient à la règle avec ressentiment, le génie, lui, honore sans effort l’artiste équipotent.
 
 
 
 
Peinture et musique – Les soixante-cinq dernières secondes de l’esquisse inaugurant la Mer de Debussy sont l’équivalence musicale des Tournesols de Van Gogh ; de la même façon, La Mère de Dieu et la Léda de Yeats valent en vers ce qu’est le Bacchus malade du Caravage : représentations lumineuses de l’âme humaine comme de la volonté plénipotentiaire d’un astre chez les uns ; chez les autres le réel, le divin s’entrechoquent, et causent un ravissant effroi.
 
 
 
 
Valeur ajoutée – L’art ne soigne à peu près de la conscience que cette part d’elle-même qu’il a lui-même ajoutée.
 
 
 
 
L’échelle – Il est une échelle dans l’accomplissement d’une œuvre : le premier jet nous propulse à sa base ; aux confins de l’effort nous atteindrons – au mieux, et si l’on se surpasse, la pénultième marche ; l’ultime degré, quant à lui, demeure hors de portée : il est le point d’appui de l’œuvre réelle sur l’œuvre rêvée.
 
 
 
 
Photographie – Tous les charmes de la chasse moins la mort ? Mais il y a le meurtre du Temps. Du Temps assassin. Une vengeance de l’Homme ? Elle est ratée alors : le support jaunit, se déchire.
 
 
 
 
Battre de l’aile – Dans cette peinture pariétale du puits de la caverne de Lascaux (dont parle Bataille), il se peut que cet homme, sur le point d’être occis par le bison mourant que sa propre flèche a blessé, soit affublé d’une tête d’oiseau, et qu’il tombe en érection, parce que le Magdalénien rapprochait alors la mort imminente et la volupté du dernier battement d’ailes d’un oiseau meurtri, d’une dernière tentative de vol, gauche et tremblée (ses bras sont peints comme une envergure déployée). Et puis l’amant et le moribond ne gémissent-ils pas de cette même façon qui préfigure la chute ?
 
 
 
 
Edouard Levé – A peine entré dans ton Suicide que je songe, paisible et profond, à l’incalculable simplicité de la mort, qu’à son idée je me sens tenu, calmé ; à peine ton livre est ouvert ici, au soleil, qu’une feuille  choisit entre deux bourrasques de tomber à terre par le plus court et plus vertical chemin, perdant probablement à jamais sa branche.
 
 
 
 
Cuivre d’abondance – La ferraille tubulaire et tordue se dresse, la boucle de cuivre hérisse, et sous le fusil à sons les frissons... Ce n’est pas une extension de la bouche, non, ni même peut-être de la voix, c’est un bout de tunnel, le détroit où tous les flux émanés des espaces intérieurs convergent, la passe où la ténèbre douce ou aiguë de l’être invisiblement s’enflamme, s’éclaire. Entonnoir à l’envers qui déverse. Transfusion de masse d’une âme.
 
 
 
 
Epaississement – L’art ne prend pas la place de la vie, mais s’y superposant, la prolonge – et ce faisant,  l’élève.
 
 
 
 
Rimbaud – Pour l’énigme de l’homme, Rimbaud est une clé. Une clé, oui, mais une clé perdue. Lorsque Cioran, dans un de ses entretiens, nous dit que “l’homme est menacé du destin de Rimbaud”, il nous indique la direction de cette clé. “Un génie décide de ne plus en être un, devient totalement inintéressant.” : l’Homme ? Mais le Rimbaud africain n’est pas plus inintéressant que le gaulois. Ou alors inintéressant à force de volonté, et de cette manière dont se réclame sans désir le saint (mais sans succès). Car oui, il y a cette affaire de foi, qu’il abandonne ou qu’il poursuit, ce mysticisme tu, déchiré... ou oublié. Une infernale saison qui finit, ou qui commence, pour le désormais trop discret illuminé. Peut-être un jour Rimbaud sera-t-il canonisé, deviendra-t-il saint Arthur du Harar. Parce que cette clé que nous désigne Cioran ne nous ouvre-t-elle pas plus généralement au mystère des saints, de tous les saints ? Le destin de Rimbaud n’est pas seulement le destin de l’Homme, ce sont sans doute tous les destins de tous les saints qui le sont : ils naissent, brillent, s’éblouissent et disparaissent.



 
Etoile – Une œuvre est faite ; une étoile luit dans la nuit. Toute authentique œuvre est un impact de pointe dans la housse obscure. Et les étoiles indubitablement augmenteront, les unes des autres se rapprocheront, la housse poreuse éclatera ; la lumière sera faite.
 
 
 
 
La peinture – La fonction majeure de la peinture est la contemplation. Y donner accès. (Et aussi aux êtres qui y sont les moins sujets.) En la fixant, transcender une illumination passée, rancie, en un élan brillant vers une seconde possible et neuve. La peinture arrête la conscience et la fait scintiller à sa propre lumière ; tandis qu’une seule ligne de mots la met en branle, la brûle, jusqu’à ce qu’épuisée sous ses cendres elle s’éteigne. (Le cinéma combine ces deux états de la conscience.)
 
 
 
 
Van Gogh – Sur cette Route près d’Arles, ces cinq arbres, et cette maison, ces champs n’y suffisant pas, le peintre fit de quatre coups au crayon deux oiseaux ; et la vie se déclencha dans le tableau.
 
 
 
 
L’équilibre – Chez le spectateur d’art, un heureux accident est souvent pris pour le résultat d’une intense réflexion,  et inversement. Il faut toujours que ce soit de l’ordre de la chance ou du génie. (Que l’on rabaisse, ou qu’on sanctifie.) Mais l’un ne vient pas sans l’autre. Et c’est dans le mystère de cet équilibre, son équilibre, que réside toute la justesse d’une œuvre.
 
 
 
 
Boileau – Si sa poésie était un paysage, la lire reviendrait à le traverser sur une bicyclette à roues carrées.
 
 
 
 
Handke – Il fait très froid depuis quelques jours. Ce n’est pas la lecture de ce roman de Handke qui me réchauffera.
 
 
 
 
Tension – Trois points de tension majeurs dans le journal ou la correspondance d’un créateur : les prémisses de son art ; les abords de sa mort ; au centre, les éclairant à demi, le plein midi de sa gloire.
 
 
 
 
Art – Rechercher sa fonction étant ce qui l’active, tout art s’éteint dès qu’on la trouve.
 
 
 
 
Contemporanéité – La seule contemporanéité d’une œuvre est son effet. Une œuvre est bonne toutes les fois qu’elle paraît de l’époque qui s’y intéresse.
 
 
 
 
De l’émotion – L’émotion est le vecteur le plus opérant d’un art parce qu’universel, intemporel. Les idées, les sujets peuvent s’étoffer, s’étioler selon les périodes, les lieux. Il est fort probable que les mouvements d’âme aient été les mêmes depuis dix mille ans.
 
 
 
 
Autoportraits – Pourquoi peindre sa main ou son lobe serait moins un autoportrait que peindre son visage ?
 
 
 
 
Rimbaud bis – Qu’au cas où n’être plus ne signifierait ne plus l’être qu’ici, toute souffrance extrême est due à l’ordinaire impôt – prélevé par l’une ou l’autre station du chemin – pour avoir vu un peu de ce nouvel ailleurs sans y encore être.
 
 
 
 
David – de Donatello sur l’écran à diapos. Toute sa nudité. Je frémis. Une toge a été arrachée. La mienne. Tressaillement de pudeur de la passion.
 
 
 
 
Une crainte – L’art fait durer, et durer parfois le ridicule.
 
 
 
 
Le sensible – n’est qu’un bruit : Dieu trouble.




Tendre – Le cœur serait-il l’obstacle entre l’intelligence et Dieu ? Et placé par Lui-même pour la protéger ? C’est un échec : l’intelligence a percé le cœur : nous avons mal.



 
Les dieux puérils – Les hommes, cinq ans, font des châteaux de sable ; les dieux, deux ans, les détruisent.



 
Le suicide de Dieu – Afin d’effacer cette faille dans Sa pensée, Dieu a fait de la science de l’homme un puits contre Lui-même.



 
Aliment de Dieu – Celui dont l’excrément fait aussi un fruit ne meurt pas.



 
Lumière des siècles – Pour n’être pas né, Dieu est mort. Mais avant, son lent crépuscule pour nous se fit éternelle aurore.




Eblouissement – La lumière est l’ombre où se cache Dieu.




Le terrible – Le langage et nos sens couvrent Dieu comme la peau nous épargne la vue de nos viscères, sont le voile jeté sur le terrible.




Etudes de Dieu – Dieu se cherche, s’étudie Lui-même en l’Homme. Esprits des hommes, hypothèses de Dieu. Ces copies d’hommes : brouillons de l’étudiant Dieu.




Le carnaval de Dieu – Les vagues masquent l’abîme comme la conscience masque l’âme et le corps l’homme.




Eternel dupe – Cette chose nouvellement créée est là comme si elle n’avait jamais cessé d’être.
 
 
 
 
Les nerfs seuls – Une fois en nous enchâssé l’immortel choc de l’absurdité d’être toute peine alors n’est plus qu’un ordre des nerfs.
 
 
 
 
Une vie – Les yeux bruissent de l’instant du moi, à sa mort éteints.
 
 
 
 
Entre chien et loup – Ne juge pas le masque ou la mue : être est entre.
 
 
 
 
Entrer – Regarde et pénètre, ou meurs dehors.
 
 
 
 
Conscience – Prendre conscience de son manque d’humanité est une forme primitive d’humanité.
 
 
 
 
L’autre vie – Si la vie est un rêve, alors d’où provient cette fatigue qui nous a endormi ?
 
 
 
 
Communion – La patience n’est dans l’homme qu’un calque inachevé du temps.
 
 
 
 
Vanité – Cesse de paraître à la face du nouvel étranger, le jeu est facile devant l’ombre lointaine, mais plutôt sois, sois dans ton cœur et sois dans celui de tes proches, et sache que si c’est à eux que tu mens, c’est ton cercle vital que tu blesses : il finira par s’ouvrir, tu en sortiras. Et tous tes actes disent que tu le sais.
 
 
 
 
Je suis – Je peux longtemps regarder ma main sans jamais voir le sang cogner dans ma veine.
 
 
 
 
Un nom discret – Un nom d’une grande banalité est un masque sans imagination parfait.
 
 
 
 
Lazaret – Le bleu du ciel et les étoiles sont les cosmétiques de notre déréliction : l’un occulte au jour le désert noir où nous sommes ; les autres, paillettes froides, l’illuminent nu, îlots incommuniquants jusqu’où seuls la peur, l’espoir et l’œil  font des ponts.
 
 
 
 
Qui dicte au corps ? – Il ne s’agit pas tant de savoir qui de l’âme ou de l’espace a créé l’autre. Non. Mais que le corps soit venu en second chez ce créateur : frontière, lentille, sans quoi le prime objet (l’espace ? l’âme ?) ne pourrait se différencier, se projeter ; n’existerait pas.



 
Mobile – Qui es-tu, âme, qui me fais danser ? Qui es-tu, âme, qui en a fait danser d’autre ?
 
 
 
 
L’équation – Réfute ta multiplicité et ton unité éclate.
 
 
 
 
Une voie – On pensait aller là ; on est ici. Et la route était la même.
 
 
 
 
A propos d’un cliché de galaxie – Combien de craies brisées sur ce tableau noir ? Et combien y ont été jetées?  Y ont éclaté ?
 
 
 
 
Ta mort – Tu crois que ta peur, ce jour-là, sera plus grande que toutes les leurs mises bout à bout. Tu te trompes. Elle sera petite, banale. Pourquoi avoir peur ?
 
 
 
 
Libération – La peur de n’être plus, d’abord ; être, ensuite.
 
 
 
 
Palingénésie – Quel signe laisser ici, pour qu’au temps où y reviendra notre volonté, toute démunie de l’antique mémoire comme de l’ancien esprit, quelque chose en elle se sache de retour ?
 
 
 
 
Confort de l’équilibre – Le confort d’un rituel réside en sa stabilité. Sa stabilité réside en son exacte répétition. Cette exacte répétition crée l’équilibre.
 
 
 
 
La pesée – Marc Aurèle dit que chacun pèse un certain poids comme un certain temps. Si tu t’habitues à ton poids, l’acceptes, fais-en autant du temps qu’il t’est imparti. Mais mon corps m’a toujours paru trop lourd. Et puis nous connaissons notre poids. Il n’est qu’une seule balance, et imprécise, pour mesurer notre temps : la grave maladie. “La maladie ne serait-elle après tout qu’une accélération de la vie ?” écrivait Mishima.
 
 
 
 
Une preuve – Pour preuve de l’absurde d’une vie, une douleur plus grande que le cœur qui la contient.
 
 
 
 
Les mondes – L’homme et l’objet tous les jours se fixent, et l’homme pense : objet, et l’objet pense : homme.
 
 
 
 
Sensibilité – Diamant brut où l’intelligence façonne sa clarté.
 
 
 
 
Pureté – Se défaire de ce que l’on pense est assainir en nous la Pensée.
 
 
 
 
Carpe diem, car – ce qu’il fut ou veut être représente pour chacun la gangrène, la tumeur de ce qu’il est. Et le Temps passe, et affame cette garce.
 
 
 
 
Vivre – Penser un siège idéal comme le lieu idéal où le penser.
 
 
 
 
Pétrole – Il se sent empli de désespoir comme l’est de pétrole une lampe ancienne. Et c’est à l’espoir de rompre qu’il doit encore de veiller. C’est à cette marée noire que pompe sa flamme... Et puis sa fille passe, rayonnante – un éclair ! et l’embrase ou s’y noie.
 
 
 
 
Moins par moins – En supplément des quelques qualités héritées de ses parents, l’enfant parfois en gagne d’autres par une heureuse combinaison de leurs défauts.
 
 
 
 
Le rire d’Eros – Vous vous aimez. Jusqu’au jour où la passion reflue par les plaies que deux traits aveuglants ont laissées dans vos chairs : “Mais c’est quoi, ça ?” Vous relevez la tête, surpris. Doublement. “Et toi ? qui es-tu ?”
 
 
 
 
Combattre la peur – Penser que me survivront quatre ou cinq dizaines d’impeccables poèmes, une grande enfant heureuse de peu, et pour un temps mon empreinte délébile laissée à quelque autre cœur, diluera peut-être la peur précise, indomptable, que sera, j’imagine, finir.
 
 
 
 
Foutu penseur ! – On dispute l’enfant. Il pleure et on s’en veut de l’avoir disputé. On se demande alors quel pacte refuse à cet enfant son droit au bruit et à la souillure. A la vie donc. Et tandis qu’à tout cela on réfléchit, le voilà qui remet ça ! Qui nous re-coupe la pensée ! Et on le re-dispute. Et il re-pleure.
 
 
 
 
Saint Thomas – Lorsque saint Thomas glisse son index dans le côté du Christ, il aspire à croire, veut lever le doute. Lorsque l’un de nos doigts entre dans le sexe d’une femme, pensant nous désigner la place d’où nous venons, voilà qu’il disparaît.
 
 
 
 
Brûlure et havre – A mesure que se détache le pansement de sa chair brûlée, les larmes tombent, les cris s’élèvent de l’enfant. C’est l’instant où le père comprend ces femmes qui, se noyant et roidissant leurs corps dans la Bérézina, voulaient sauver, en le maintenant hors de l’eau glacée,  leur enfant par des bras durcis en direction du ciel. Le sentiment que chaque souffle qu’a l’enfant est un secret triomphe que nous murmure la vie, que chacun de ses regards, le moindre de ses sourires est la preuve qu’en elle existe un havre. Et qu’en elle, il faut à tout prix l’épargner.
 
 
 
 
Classicisme – L’enfance est notre période classique. Nos souvenirs d’enfant sont nos Classiques. On y revient toujours.
 


 
La conséquence – Cette ombre étique, infinie dans ton crépuscule, et que tu crains, est celle du bâton que tu as levé en ton aube, et oubliée.


 
 
Oui ! – Pour tout maître qu’un désir de soumission.

 
 
 
Glamour – Ersébet Bàthory, reine des cosmétiques, faisait prendre à sa chair de lys des bains de jouvence aux sangs de jeunesses ; et pour conserver la fraîcheur de ses traits, avalait une poignée de crottes de lapin. Quel gâchis ! Nous ne sommes en possession d’aucune photographie d’elle.

 
 
 
Verbes – Avoir ? Substance de toute l’horreur du monde. Etre ? Debout !

 
 
 
Report – La seule fin du triomphe est de différer le relatif malheur de perdre.

 

 
Mes contemporains – Leurs applaudissements ne forment aucun vent ; ce qu’ils disent jamais n’élève ou n’abat. Il est alors heureux que l’orgueil bombe ma voile, et que les voix des anciens seules dictent à la rame sa descente et sa levée, car l’orgueil survit à ses morts, et le vaniteux vit à moitié.

 
 
 
Occident – Renoncer à trop, se contenter de beaucoup : voilà faire vœu de pauvreté aujourd’hui.

 
 
 
Safari – Cultiver le muscle dans une société sans guerre ? C’est abêtir un tigre dans un deux-pièces en ville.

 
 
 
Ce qu’il faudrait encore – c’est asseoir les langues des maîtres décivilisées autour du premier feu, enflammer de la première humaine étincelle la plus moderne des voix.

 
 
 
Une histoire d’époque – Etre le meilleur n’a jamais garanti être bon.

 
 
 
Sortie – Au sortir d’un club pour grande cause, ils recherchèrent tous mille effets personnels.

 
 
 
La liberté libre – Être libre, c’est aussi pouvoir le refuser. De temps en temps. N’est-ce pas suite à ses retraits périodiques que la liberté gagne des batailles ? Elle s’abreuve à ses lacunes.

 
 
 
Exérèse – De l’effroi est diffus en chaque nouvelle nécessité factice qu’ils créent. L’esprit est mobilisé et évacué par cet effroi contre du désir. Sa substance remplacée par un désir généralisé – de volume égal ou supérieur – et constitué de multiples infimes –, l’homme, plus que désir, est désarçonné, désarmé de tout maintenant où être, déraciné du champ même de la pensée.
 
 
 
 
Les sans-purges – Les gens qui ne font pas de cauchemars m’effraient : ils vivent sans purges.
 
 
 
 
L’implant – La déception creuse, où germe l’Influent. La pensée descendue tout au cœur, en l’esprit vacant pénètre l’Autre : où Il pense.
 
 
 
 
Mouche – Je t’observe bondir plus souvent que ton cœur ; et le soleil également te frappe. Et tu crois cela suffisant pour appartenir à notre maison ? Oui, cela suffit... Et aussi à cette mouche sur le revers de la vitre.
 
 
 
 
La vérité aux abois – L’instinct  – ce qu’il y a de plus daté en l’homme – survit. Profondément,  mais en chacun. Voyez. Que l’un le veuille évoquer… c’est toute la meute qui mord et le chasse.
 



Désirer l’ami – Enfile le ceste, ou gagne avec moi la palestre ; que la grande amitié s’exerce, ou que tout lien cesse.




D’homme à homme – Je n’écoute dans les autres que ce qui fait écho en moi.




Les amitiés défuntes – Les amitiés défuntes sont étranges. Un jour, nos airs changent – une histoire de goûts, de localités, c’est involontaire, désiré. Enfin, nous ne nous voyons plus. Et c’est seulement parfois qu’on se le dit : “Et lui, où est-il quand j’y pense ? Mort ? Y pense-t-il aussi ? Plus que moi ?” Et puis le Temps. L’irréductible Temps. Le Temps qui chaque fois qu’il bâfre l’un ponctionne l’organe qui fut entre nous le chemin.




Mutisme – Trois voix saturaient un deux-pièces. L’une entra dans un mutisme qui lui découvrit une chambre secrète.




Isolement – Tandis que j’approchais de l’arrêt de bus bondé, mes yeux entreprirent de passer au crible ses occupants. Mais mon regard ripa sur les faces, de vide en vide, et se détourna, sans nulle autre raison consciente que le plausible effroi d’être lu.




En dernier recours – Les déchirures de la passion sont les guenilles où s’accrochent les amants, le temps qu’elles durent. L’usure faite, l’une à l’autre apparue, les nudités – crudités –  se stupéfient, l’étreinte se fait  lâche. Et aussitôt, ce qui reste : le rêve lointain d’une peau.




Parabole de la pomme – Assis à une table, deux frères se partagent une pomme. Croquant  dans la première moitié, le cadet dit : “Je la trouve amère !” L’aîné, croquant dans la seconde : “Non, ma part, elle, est sucrée.” “C’est étrange, c’est pourtant la même pomme !” “Ça n’est pas étrange. Ça arrive.”




Messe basse – Ils nomment hautain celui qui contemple le Haut, que le Haut appelle.




Ce rire – Cet infime rire que sollicite dans une conversation l’affaissement bref et brusque de notre empathie, de ce pouvoir d’être – qui sait ? – l’autre, ce rire très court qui couvre très mal un vide qui nous déborde, le remarquer nous augmente une solitude sans recours. Aussi ce rire le plus ordinaire, pour cela même est le pire.




En rire – Une situation déplacée génère le rire, où seul l’Homme rit.




Heaume – Cela ne me dérange pas que l’on rapporte calomnieusement n’importe quoi de moi. C’est toujours plus proche de la vérité que lorsque l’on s’essaie à répéter ce qu’on croit en moi avoir réellement compris.




Aide sociale – “Vous comprenez, rien n’aboutit. Aucun de vos projets. Vous voulez travailler dans le Sud, vous n’y allez pas. Vous voulez être suivi médicalement, vous abandonnez. Sans compter vos projets artistiques. Vous ne concrétisez rien !” “Effectivement.” “Je vous laisse encore trois mois. Si dans cette période vous n’aboutissez à rien, nous serons obligés d’accélérer le processus.”




Dépouille – Ils se battent encore pour les objets que lui-même a délaissés, continuant de voir le gain là où il n’a rien laissé.




Fort et faible – Ceux-là ont la force d’encaisser tous les maux, mais non celle de comprendre ceux qui ne le peuvent.




L’adversité – Tous vous plaignent, presque tous vous secourent au temps des premières déroutes, quand elles ne sont encore que rares, éparses. Votre extrême faiblesse fait de la leur une force. Mais maintenant que la poisse se met à battre au rythme des jours, des heures – qui sait ? du cœur – est-ce votre grande imagination (chose avec laquelle ils se dupent) ou la possibilité d’un tel malheur, d’un malheur si plein, qu’ils masquent sous leurs tristes rires ?




Cécité – Nous ne discernons rien du bord de nos yeux. Nous ne voyons pas l’air ; ni nos cils ; et que pouvons-nous voir de nos paupières si ce n’est leur aveuglant revers ? Pas de discernement sans recul. Et l’œil ne distingue pas ce qui le touche.




Autodestruction – Sa haute floraison fut brève, mais un abri où développer la mienne ; sa corolle aux couleurs crues le soleil qui me poussa au-dessus d’elle, transmutant sa pleine lumière en le peu d’ombre qui l’a tuée.




Passage – Entrer dans l’autre est le moyen le plus sûr de descendre en soi.




Type – Cet homme à la normalité extrême et par cela même remarquable.




Epigramme – Tu te morfonds de ce que les hommes ne sont soi-disant pas sensibles, mais quand un seul renverse ta croyance, tu le foules au pied.




Le héros – Nerf de bronze.
 
 
 
Le nerf – est un germe.

 
 
 
Une forte illusion – Seule une extrême tension des nerfs porte cette intelligence au seuil de la vôtre. Mais à la première détente, s’abattent à l’unisson le corps et l’esprit.

 
 
 
Les nerfs – Cette démesure de mes nerfs... Plus extensibles que moi-même, et spectaculaires aussi, ils me dominent quand ils jaillissent, diables, de leur boîte, et me conduisent, moi, marionnette anémiée, dans des scènes honteuses de bêtise et cruelles. M’inoculent l’ombre, me coupent de ce qui brille en moi. Je noircie sous leur tension. Ils me nécrosent.

 
 
 
Nouvelles pensées – Être confronté à de nouvelles pensées, de nouvelles idées ; ne les formuler que lorsque les détrônent d’encore plus nouvelles : gagner de l’argent ; ne le dépenser que lorsqu’il a pris l’odeur de nos poches.

 
 
 
Champollion – Tous les jours, dans des face-à-face avec l’autre (qui souvent n’est nul autre que soi), nous exprimons des sentiments, des gestes faux afin de créer des scènes qui manquaient. Et tout cela presque aveuglément. Parce que sans doute l’alphabet qui autorise seul l’espoir de se croire un peu le Champollion du cœur est encore incomplet.

 
 
 
Entre deux livres – Presque chacune de mes pensées est une poussière serrée entre deux livres : elle subit l’attraction du premier ; le second la fait adhérer.

 
 
 
Géologie dynamique – Dans le sillage et sillon du désir, une accrétion de coquilles désertes, des demeures fossilifères, une cordillère de déjections d’échecs.

 
 
 
Sagesse – Les cœurs les plus malheureux sont aussi souvent les plus doux : la colère et la haine qui les ont frappés étaient trop vastes pour y entrer.

 
 
 
Plafond de verre – “Je m’affaisse sur moi-même. C’est atroce de n’avoir d’intelligence que juste assez pour se rendre compte de toute celle qui nous fait défaut. Je préférerais être un idiot ou un génie. Cette tiédeur de l’esprit est un constant bûcher pour mon espoir. Cet espoir mou qui rebondit de Pas mal ! en Pas mal !, et s’assomme sur des compliments d’amis. Toute phrase que j’écris n’est pas le tiers de l’ombre de celle que je pense. Je voudrais une ombre noire. Elle est grise. Je voudrais pouvoir rendre ma copie. Je me retrouve à chérir un brouillon. Je ferais peut-être bien de tout brûler. Cahiers et méninges… Dire que dans ce genre de cahier des enfants apprennent à écrire. Et moi qui n’y arrive pas.” , dit-il.

 
 
 
Corail – Dans son sang souple secrètement, tout cœur mis à nu se durcit.

 
 
 
Sous tutelle – Comme l’arbre porte la vigne romaine, il faut que plus haut te soutienne, et plus solitaire aussi.

 
 
 
Le hors-l’amour – Méchant par jeu, la haine était son gain, ses lauriers. Il lui était, oui, plus simple d’être haï qu’aimé. Plus facile toujours de rendre à celui qui vous hait.
 
 
 
 
D’une main de maître – La main est chez le maître l’ombre exacte de l’esprit… Et dire que mes pensées, quand elles semblent justes, sont aphones, et que mes mots, quand ils s’ajustent, longtemps les attendent, ces pensées, puis s’en vont sans connaître vie. Et me voilà tour à tour peintre myope, témoin hébété.

 
 
 
Make-up – La boîte de Xanax, neuve, belle comme celle d’un produit de beauté.

 
 
 
La lie – A bout d’ivresse, une porte s’ouvre, qui donne sur la folie (l’autre port). Si demeure la crainte – un soupçon de raison –, si ténue soit-elle, la main rejette le vantail à le faire claquer : alors l’éblouissement éteint, hors son ombre, la pâle conscience re-rayonne, peu… comme avant… Tandis que sans frissons lui l’égaré y est entré, qui ne laisse ni foudre ni clarté dans sa trace, autre que cette brillante éclipse.

 
 
 
Dispersion – Il y a une fossette sur mon biceps. Je me trouve d’aspect maigri. Et je dois forcer la boucle de ma ceinture pour la fermer.

 
 
 
Dire – Toute voix n’est qu’un souffle se fantasmant un sens. Toute voix n’est que souffle s’imaginant un.

 
 
 
Sacrifice – Sa provision de lumière, notre cœur la paie en plaies : sans quoi, tout sang demeurerait dans les ténèbres de la veine.

 
 
 
Suture – Il achève la confession où il s’est ouvert par un dernier mot qui non seulement le suture, mais qui aussi périme et falsifie cette confession.

 
 
 
Dents de scie – Alternativement malade de luxe et indémontable indigent.

 
 
 
Translation – Passer de savoir à sentir, est-ce régresser ou s’emplir ?

 
 
 
A vide – Sa basse intelligence tourne à plein régime, l’engrenage s’use, les courroies ripent, le rendement s’amenuise... Et pourtant l’idée d’œuvre était faible... Elle n’a plus de terme. Tout ce qui pouvait encore le sauver, cette part de son esprit qui suffisait et se soulageait aux maîtres, s’est épuisé dans cet orgueilleux élan. Il avait voulu s’étendre, abattre ses murs... Il eut une dernière vision : au-delà de lui-même il n’y aurait rien.

 
 
 
Les préparatifs – Mûr, il ne dispose que du court délai allant de cette maturité même à sa chute pour éclairer aux diffus souvenirs de sa floraison son retour sourd au sol.

 
 
 
Novembre – La feuille de novembre ponctue sagement sa mort de cette unique larme qu’elle est à elle-même ; et sa chute dure de la branche au sol selon l’ordre du vent.

 
 
 
D’un jet – Traumatisme d’ire, cette vieille plaie du mur, qu’elle ne se soit infectée m’étonne.

 
 
 
Récompense – Qu’accepter la perte allège, cela seul est le gain.

 
 
 
Peur de la mort – Faire les cent pas dans une salle d’attente, et maudire le bonjour du médecin.

 
 
 
La  sensation – est un sentiment subtil.

 
 
 
Les ponts – Se haïr peut être un pont vers la connaissance de soi ; s’accepter en est un autre, plus long, plus sûr.
 
 
 
 
Chasse à soi – Cette fierté du chemin parcouru n’est pas toujours suffisamment vive qu’elle distance cette honte d’être qui nous chasse.




Chimies – Esprit malade, plaie du corps. Corps qui pourrit, compost pour l’esprit.




Distance – L’exilé, loin de la source et des fruits de sa chair, des êtres aimés, différencié, est le satellite de son propre cœur.
 
 
 
 
Les ombres – Conscience, souffrance : chacune, toujours l’ombre de l’autre.




Souffrir – La souffrance décale. L’être souffrant se trouve alors l’esprit et l’âme si mal ajustés qu’il peut de son esprit voir l’âme. Et de ce décalage, de cette vision, naît en lui un autre mal, et qui dure tant qu’il n’a pas compris qu’il lui était un bien. Après quoi, tout lui va ; puisqu’il sent que c’est cette douleur d’être qui le crée.




Le geste juste – Je suis comblé par ce que je donne toutes les fois que le geste d’offrir m’est une surprise à moi-même.
 
 
 
 
Friction – L’adversité est au sensible ce que la roue est à la dynamo : un frottement qui éclaire.




Saignée – Tu crois nécessaire que je note tes remarques ? Ce qui blesse ne s’oublie pas. Tes remarques, oui, me blessent. Mais si positivement. Je corrigerai donc ce que tu remarques, et qui me blesse.




Dans la chair – L’espace-temps de nerfs immiscé entre le point d’orgue d’une peine et son cri expose au simulacre ce cri : peine si aiguë qu’aucune ligne de mots n’y tient et qui émoussée n’en supporte plus.




La leçon – Comme la nature, sous ses rebuts la pensée prolifère.




Symptômes d’une mémoire – Je ressens vite, mon cœur est meuble, un seul coup et je marque.




Mortier – Le mur débile que ses mains juvéniles, et par un précautionneux instinct, plantèrent autour de son cœur fut tombé par une passion à vingt-six ans. Onze saisons plus tard, c’est des mains fortes, déterminées et trentenaires qui le restaurent.




Haine et amitié – Trop connaître, c’est trop demander, trop demander, c’est commencer à haïr.




Mort – L’oublier ? Essaie. Mais elle n’est pas loin. Elle est ton ombre le jour, elle est toute l’ombre les nuits. Et il y a ce point sensible de ton aine. Sa présence grossit. Semaine après semaine. En prendre conscience te revêt d’une fièvre sèche.




De mon ressort – La folie, le suicide, sont des faiblesses dont je n’ai pas la force. J’y résiste mollement.




Mutation – De mauvaises pensées naissent des bons sentiments déçus par autrui.




Curiosité – De la porte ouverte ou de la close, quelle est celle qui t’incite à entrer le plus ?

 
 
 
A double tranchant – La honte est l’ivresse et la gueule de bois de l’érotisme.




Caillot – Le malheur, la misère, le désespoir, même la déliquescence sont solubles dans le sang. Mais l’injustice ! ce caillot au bord du cœur.

 
 
 
Un supplément de chair – Tu ressens trop. Et ressentir trop ajoute à la chair comme de la chair. Et cette chair excédentaire est la part insupportable de ta pesanteur, elle te force - si tu ne retrouves l'appétit du verbe, t'écrasera. Car le verbe est grâce, et raffine ce supplément de chair en vers que tu mâches et remâches. Jusqu'à t'y reconnaître à la fois pire et meilleur que tu pensais.




Flèches – Un train fuit vers l’horizon. On ne considère pas assez toutes ces flèches qui font autant de mal en quittant le cœur qu’en y entrant.




Le don – Tendre me traverse, aigu jusqu’à m’ouvrir.




 
Mirage – Dire est un concert d’ombres où leurs figures tues seules sont le vrai.

 
 
 
Un peu ferait tout – Que l’on me donne à graver une seule heure de l’Infernale Saison, une simple rougeur de la Bovary, un plébéien parfum dans le nez d’Horace, et je partirai entier, parce que vide enfin.

 
 
 
La proie pour l’ombre – Lire... Ecrire... Mais bon Dieu ! fuit-on avec autant de présence ?

 
 
 
Parfaire pour finir – Approchant le mot ultime, hanté par l’idée de le détenir au pied d’un dieu dès lors fou de rage.

 
 
 
Un langage – comme l’air, qui passe sur toute chose, entre les êtres, et glace ou brûle.

 
 
 
L’enfermement – Peut-être as-tu toi aussi cette vanité parfois d’avoir peur de ce que tes morts t’entendent, en parole ou en pensée. Et peut-être est-ce vain toujours parce que le langage n’est parure qu’au vivant : la maçonnerie où il se terre.

 
 
 
Sésame – Ecrire le mot si plein de Dieu qu’il foudroierait.

 
 
 
Pierre – L’angoisse comprime, fait les poussières en nous pierre, où graver leurs ombres.

 
 
 
Une langue barbare – Tu juges que la poésie passe bien après “sauver le monde”. Mais je déclare encore que c’est une seule et même chose. La poésie – en témoigne ma chair survivante, qui est tout ce que je suis et sais de l’Ame – gracie l’homme. Et sans elle, je puis te l’assurer, n’aurait eu lieu cette occasion de reproche, où parce qu’elle existe, j’existe et la surestime ? Pourtant je sais que tu le sais, qu’une main tendue modèle plus durablement qu’un poing.

 
 
 
Ecrire – c’est aussi espérer finir d’écrire.

 
 
 
Géhenne – Ecrire, car ce qui ne peut être dit ronge. Mais de ce qui reste à dire tout ne veut être écrit. Ainsi, intensément indicibles, des choses passeront en moi, indéfiniment orphelines d’autrui. C’est de ce savoir que le cœur me brûle. Et d’un feu pire que mentir : de celui qui t’épargne ce qu’il te manquera toujours de ce que je fus. Vers l’inconnu, l’inconnu va; c’est aussi lui qu’il quitte.

 
 
 
Le chant, sa voix – En tête, le poème semble se situer à l’exact milieu de soi et du monde. Exprimé, il peut être égotiste ou divin.

 
 
 
Parallélisme – Tenir les rênes du parallélisme : écartèlement.

 
 
 
Œuvre – Un puzzle auquel certaines pièces manqueront toujours mais dont le nombre croît sans cesse.

 
 
 
Sur le marché – Ecrire, pour moi, c’est monnayer au kilo mes tripes dans des cageots sur le marché. Ma seule chance et mon plus grand malheur serait de ne pas en vendre.

 
 
 
Combinaison gagnante – Le souffle que le poète redonne au cœur, c’est ce qui fait se mouvoir ce que le philosophe a retendu d’esprit.

 
 
 
Dix poèmes – Il m’envoie dix poèmes. Presque dix fois le même. Il dit : “De ces dix poèmes, le bon est le onzième. Je ne l’ai pas écrit.”

 
 
 
Le doigt dessus – Essayez de ravir au blanc de l’œuf un fragment de sa coquille. Soyez patient, et juste et habile et vif, et vous le saisirez. Qu’une seule de ces qualités vous manque et… Aussitôt l’échec, recommencez.

 
 
 
Livre hanté se livre – Acheter un livre d’occasion, en déchiffrer dans ses marges les notes au crayon, réfléchir à ce qui y a été souligné nous rattache aux fantômes des pensées que contint sa précédente main. Que fut-elle ? Que cherchait-elle ? Ce que nous sommes et cherchons ?

 
 
 
Au crayon – Souligner les mots d’autrui, c’est déjà parler soi-même.

 
 
 
Poésie – Une forêt. Un tronc. Une pirogue.

 
 
 
Objet subjectif – Un stylo trouvé. Une ligne droite tracée sur ma paume. Rien. Je recommence. Une oscillation cette fois. Est apparu le trait.

 
 
 
Livre d’or – Un livre est simultanément le lieu et l’objet laissé en ce lieu. Il est le lieu où a vécu l’auteur et le lieu où de loin en loin s’invite le visiteur. Un livre est le lieu où il repose en tant qu’objet et le lieu même où le visiteur peut se saisir de cet objet. Un livre est la vitre contre laquelle s’appuie le regard de l’auteur afin d’y noter le dehors de l’intérieur. Un livre est la fenêtre à laquelle le lecteur jette un œil pour y observer de l’extérieur au dedans. L’auteur est un voyeur qui sait qu’il s’exhibe au lecteur qui, se sachant épié, se dédommage à son tour en voyant.

 
 
 
L’usurpatrice – Il en vient à imiter sur le papier si parfaitement ce qu’il pense, que c’en est cette imitation parfaite de ce qu’il pense qui dès lors commande à ce qu’il écrit.

 
 
 
Pointe – Ce texte concis, il pique, il perce, pénètre et rassasie celui qu’étouffent les longueurs ; ces autres, à qui elles plaisent, le lisent, relisent : ils cherchent.

 
 
 
Fonction du poète – Un poète n’est que la façon qu’a un vers de produire un autre vers.

 
 
 
Larvé – Patience, poète, ton public est conçu. Mais puisque ce n’est pas la chenille qui nous porte aux nues…

 
 
 
Sur la chute – Une histoire, c’est comme une petite corde que l’on tend des deux mains. On peut préférer la tendre par à-coups, pas trop fort mais régulièrement, en tirer un rythme, une mélopée dans un désir de distraction – jusqu’à épuiser l’âme, ou fatiguer un bras. Mais cette petite corde, on peut tout aussi bien choisir de la tendre d’une traite – mais patiemment, méticuleusement, en augmenter toujours et imperceptiblement la tension, jusqu’à ce qu’elle se rompe d’un clac.

 
 
 
L’art quotidien – Même reversée dans une œuvre, toute cette vie échappée chaque jour ne me sera pas rendue.

 
 
 
L’intruse – Quand une phrase est bonne, quand elle me surprend, m’échappe, fait tourner ma raison en bourrique, je sais qu’une énergie intruse et la mienne se sont partagées les muscles de ma main.

 
 
 
Note autobiographique – Perspicacement agencés, tous ces passages soulignés d’un trait dans les livres d’autrui (ou reproduits en notes dans un carnet) constitueraient inconsciemment ma plus exacte autobiographie.

 
 
 
Les limites du poète – Par votre voix, qui traduit en vision claire le présage qu’aveugle ou myope le poète annonçait, son désir de poésie s’achève en vous par la satisfaction que vous y trouverez à finir le poème que ses limites – une obscure loi – lui refusaient.

 
 
 
Ces choses – Il arrive que des choses dont on ne connaît pas le nom soient tout aussi bien nommées par un groupe de choses que l’on connaît.

 
 
 
L’enclos – Il s’agirait de tenir un temps ces bêtes. Poser enclos autour de leur libre domaine. Concentrer la prise à saisir d’un regard l’entière équipée. Mais prévoir que ce périmètre de grilles soit assez vaste qu’elles ne le voient et puissent de toute leur aveugle foi continuer à bondir.

 
 
 
Puissance – L’évocation poétique s’introduit en nous par le Beau, mais elle dure selon la puissance qu’il chevauche.

 
 
 
Amour des épaves – J’aime les auteurs dont les livres semblent être les épaves où ils s’accrochent.

 
 
 
Pudeur du trait – Chaque trait d’une rature est une bribe de pudeur retrouvée. Trop loin de la cible parfois ; parfois trop près.

 
 
 
Le désir d’écrire – est une tumeur dont l’ablation tue sûrement le patient.

 
 
 
Ecrire – est une faim qu’on soulage en se vidant.

 
 
 
Des poèmes diaphanes – Essayer d’écrire seulement l’espace dans lequel une chose va être dite.

 
 
 
Extraction – J’ai la matière, oui, et bien assez pour cent années d’écriture. Mais je me sens comme le propriétaire antique d’un terrain pétrolifère. Je n’ai rien de la logistique nécessaire à son extraction. Je contemple alors toutes ces images, stagnantes comme du gaz dans mon esprit.

 
 
 
Pièces détachées – Je me rends compte que j’ai élevé un poulet un peu difforme. Maintenant, chaque fois que j’en arrache une aile, une cuisse, que j’en racle l’os pour encore en tirer du blanc (en emplissant cette assiette-ci), je me rapproche un peu plus de sa carcasse, prête à être jetée.

 
 
 
Esprit du bois – Frappant du bout des doigts ce livre, j’entends la voix du fils de l’arbre et de la porte.

 
 
 
Eparpillement – Ces phrases d’avant le lever des cils et de nous-même sont comme les poules, unies dans l’obscur, éparses sous la haute flamme.

 
 
 
Binôme – Le style attire ; l’honnêteté retient.

 
 
 
Ecologies – Je lui dis qu’en tant que poète il ne faut pas hésiter à froisser du papier. Il me répond qu’il ne faut pas le jeter... qu’il servira à démarrer le feu.

 
 
 
Des histoires – Ecrire des histoires ne résout rien. Mais permet de reposer dans un non-malheur limpide. Dans l’ombre d’un fléau, l’espoir persiste. Jusqu’à ce que l’étendue des pertes, exhaustivement, s’établisse. Après quoi, l’espoir avec les craintes est banni ; une ère d’insouciance est créée. Les histoires rendent un problème clair, et au travers duquel nous pouvons prétendre – au profit de la toujours très trouble espérance – à la quiétude de voir, à son repos. Ce qui use, d’espoir, d’angoisse, est l’objet d’une attente ; ce n’est jamais le cas de ce qui est là, déjà.

 
 
 
Seconde main – Une main furtive – à l’encre seulement lisible à l’âme – doit écrire par-dessus la tienne.

 
 
 
Nos livres lus par d’autres – Aimer regarder les autres lire un de nos livres, essayer de deviner où ils en sont arrivés, à quel passage, leur demander parfois, le savoir, se mesurer à l’autre, jauger ce qui est visible de son émoi, à moins que ce ne soit pour se voir un peu du dehors. Du moins se l’imaginer.

 
 
 
Poème – Le poème est la preuve objective et intemporelle qu’un instant il y a eu poésie en soi.

 
 
 
Art floral – Les petites créations sont essentielles aux grandes. Ainsi quelques feuilles achèvent un élégant bouquet.

 
 
 
Juste le mot nu, le mot nu juste – Au terme d’une nuit de papier, s’étire sous ton bras le gain de tes courses. Laisse là cette créature seyante par la pompe, fais quelques pas de plus, dans l’aube une plus émouvante t’attend : sa jumelle nue.

 
 
 
Je n’apprends rien, je sais – Je ne retiens de tête ou ne connais par cœur ce que j’écris. Mais rien de modeste ici, car le texte parfait, je le sais toujours très bien – pour ne pas l’avoir écrit.

 
 
 
Les Heures – Lorsqu’ils sont efficaces et bien ouvragés, la montre et le récit ont en commun une apparence simple et racée qui nous dissimule les nécessités de leurs mécanismes pointus : des mois, des années d’ajustement d’éléments habituellement ordinaires.

 
 
 
L’accord – Pour bien réfléchir une œuvre, il faudrait peut-être pouvoir dupliquer notre esprit dans toutes ses périodes paradoxales, faire ces doubles s’agréger, et décider de ce que l’on amende, garde ou purge dans cette accrétion, selon l’accord le plus épais.

 
 
 
Poètes – Historiens des âmes, géologues de l’émotion, marathoniens du trait, évangélistes du Beau.

 
 
 
O – Fait épouser sa forme à la bouche qui l’appelle.

 
 
 
H – Pont silencieux.

 
 
 
Recherche d’un titre – Ce titre que je trace est un mot dont je ne sais s’il existe ni s’il me plaira si je le tiens.

 
 
 
Parfait – Un poème parfait ne fonctionne pas toujours parfaitement.

 
 
 
Le pied marin – Les phrases, surtout les fortes, ont le charme des vagues ; et il est aisé qu’elles nous portent. Mais ne fascinent au final que celles qu’avec maîtrise chevauche celui qui fend en barrant.

 
 
 
L’invention du réel – Il n’est pas impératif que des œuvres dites de fiction soient écrites. Mais quand elles le sont, il ne leur suffit plus d’être, il leur faut aussi avoir été. Si bien d’ailleurs, que les souvenirs ou pensées qui nous les ont dictées semblent n’être plus que les ombres des œuvres. (Sans jamais mentir, on n’atteint pas plus à la vérité : cette scène, écrite ce matin, inventée, à la relire et relire, elle s’implante, est maintenant greffée à ma mémoire.)

 
 
 
Cause – Une rare musique, plus claire que les mots, cause de la poésie.

 
 
 
Une chance – Le poème est un objet trouvé “perdu artificiellement sur ton chemin.” Il n’est jamais ta commande ; n’est pas adressé.

 
 
 
Luminaires – Cette lumière, lieu des yeux qui lisent, affaiblit ou renforce l’imprégnation aux lectures. Les caractères s’y détachent peu ou prou selon l’éclairage où elle nous tient. Une lampe, une météo, du feu d’un esprit règle la nuance.

 
 
 
Du Verbe – Tout peut être cause du Verbe, et lui-même plus que tout.

 
 
 
Progrès – Transformer son incapacité à écrire en capacité à ne plus écrire.

 
 
 
Immortels – Les mots ne sont immortels que par ce fait qu’ils sont un rêve de la conscience.

 
 
 
Le travail – La chance ajoute à ce qui vient, s’est retirée de ce qui reste.

 
 
 
Boucles – Lire suscite écrire. De la même façon, l’énergie est nécessaire à l’extraction de l’énergie.

 
 
 
Le désir du poète – Parce qu’il pressent la chose importante derrière le mur, c’est à son pied qu’il les conduit. S’est-il épuisé à son présage – à sa vision ? Il n’y grimpe pas lui-même. Mais les y hisse à la force d’une simple main. Horizon ! C’est ce que dans leur silence il perçoit. Et eux se satisfont de voir. Et lui se satisfait qu’ils voient.

 
 
 
Colère molle – Son verbe étiré se veut strict ; mais énerve comme une voilure lâche claquant au vent.

 
 
 
La chose – Le poète écrit la chose qu’il sent. Le lecteur ressent un peu cette chose que le poète écrit. Mais qui connaît cette chose ?

 
 
 
Le style – c’est l’honnêteté.

 
 
 
Tombée – La satisfaction que nous procure la phrase retombe toujours, comme le désir l’amour fini. Mais Dieu merci, l’esprit reflue moins vite que le sang, et plus doucement se déçoit.

 
 
 
Descriptions – Le décrire précisément peut parfaitement dire un sentiment ; mais en décrire parfaitement la matrice le fait tout simplement ressentir.

 
 
 
Simple – Ses mots justes les plus simples font du poème mature un puissant embryon, à l’espérance de vie de ce fait prolongée.

 
 
 
Marches – Les livres sont posés dans la mémoire comme les marches d’un escalier tantôt ascendant tantôt descendant.

 
 
 
Saisir – Le coup de patte si prompt qu’une seconde a saigné sur sa griffe.

 
 
 
Toute poésie – constate ou combat.

 
 
 
Malédiction – Passé le seuil des blessures indicibles, le code de mon poème s’obscurcit.

 
 
 
Couteau de la langue – Une bonne phrase est une belle lame. Avant d’en ciseler la surface, s’assurer de son tranchant. Mais ne pas oublier que la ciselure peut en abîmer le tranchant.




Eldorado – Vérités, mon or. N’en pas trouver m’appauvrit tant qu’une certaine famine me tient. Qu’une seule alors bute sous mes doigts, jamais je ne jurerais qu’elle n’est pas une hallucination de ma faim.

 
 
 
Soigne l’uniforme – Cette lumière que tu forges à être et qui les éclaire sur toi-même est aussi ton bouclier. Plus uniforme est-elle, plus invincible il sera : tout dire castre la fable. Mais laisse leur une seule ombre, ils en feront une brèche, ou la ténèbre d’une épée tombante.

 
 
 
Qu’un temps – Passé ne sera toujours qu’état dégradé du présent gravé.

 
 
 
Percée – L’âme fuit seulement par l’œil et dans le rire.

 
 
 
S’écarter – Dans l’idée du masque, ce qui me déplait n’est pas le masque mais l’idée. Ce n’est pas ce qui est fait ou dit sans véritable volonté d’être fait ou dit qui me cause grief, mais ce volontaire exil de ce qu’on nomme être.

 
 
 
L’angoisse – est un guide de haute vérité.

 
 
 
Sur le volet – Je me suis parfois menti plus authentiquement que je ne trie le grain de l’ivraie.

 
 
 
Folie – Ce qui fait la folie d’un homme n’est pas la distance entre ce qui est et ce qu’il voit, mais l’écart entre ce qui doit bien être et qui soi-disant n’est pas... Le fou se trouve, du côté du jardin de Dieu, au pied du mur qu’y a dressé l’homme.

 
 
 
Table rase – Œuvre malhonnête, monument sans socle ou objet sans gravité, nos piétinements ou le vent t’ôteront à nos regards.

 
 
 
Schopenhauer – Certaines de ses clés ouvrent les serrures invisibles des placards secrets de nos chambres.

 
 
 
Escalade – Ce vers quoi je tendais hier les yeux, c’est ce que j’entrevois d’ici quand je les baisse – dans le découragement d’atteindre ce qu’ils ont fixé de neuf aujourd’hui.

 
 
 
La vie indéchiffrable – La vie me semble écrite en caractères cyrilliques, et bien que je ne sache pas le russe, je peux presque le lire ; et ce presque fait de moi un total idiot.

 
 
 
Le rire – est l’ombre bruyante de l’horreur.

 
 
 
Question – Est-il plus sage de connaître le sens de la défaite parce que la victoire n’en a aucun ?

 
 
 
Un secret bien gardé – Il se peut que nous levions le plus de vérité vers dix douze ans. Ensuite l’adolescence passe sur l’enfance : pluie meurtrière s’abat sur les blés. Et nous changeons pour la plupart nos métiers.

 
 
 
Triste – Parfois ce que l’on sait faire de mieux n’est pas même un talent.

 
 
 
Sur la bonne voie – Chacune de nos inaptitudes est un indice de notre talent : ce que tu rates n’est pas toi.

 
 
 
Le grand secret – La Vérité coule de source ; l’esprit de l’Homme est une gourde percée.

 
 
 
La loi du plus fort – Si tous les êtres étaient de force égale, nous mourrions de fatigue et de faim.

 
 
 
Fin du fin – Accepter son incapacité à finir achève.

 
 
 
Persistance – Départ de l’être, perfection ? Mais fuir cette perfection pour durer. Et croire que son contraire – le temps – est le bonheur.

 
 
 
La logique – est un abus de coïncidences.

 
 
 
Mensonge – Le mensonge est une ligne infinie qui commence là où deux réalités s’affrontent. Être d’accord, c’est être seul sans souffrir de solitude. Cela n’arrive pas à deux. Le langage est ce mensonge.

 
 
 
Convive – Si la pensée de la mort prend trop de minutes à nos heures, c’est tout un jour qu’elle s’invite.

 
 
 
L’arbre qui cache la forêt – Derrière toutes les petites choses que j’entends, cachées les grandes sont là et se taisent.

 
 
 
Graine rendue – La vie, sa sève s’asséchant, est rappelée en terre jusqu’à sa racine qu’est la mort.

 
 
 
L’habit – Une des formes du Bien est la parfaite forme du Mal.

 
 
 
Lapsus – Espace où âme ? Ame où espace ?

 
 
 
Au juste – Pour atteindre au juste, la patience, graine souple, vaut mieux que l’espoir, cette malformation du temps.

2 commentaires:

SD et NG a dit…

Patience graine souple...
Merci!

Stéphane a dit…

Mais c'est moi !