Entretiens



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(sur mon rapport à la poésie et pour Francopolis, mars 2012)


 
Une fugue désormais rituelle. Ce banc nazairien, en retrait de la pluie, “bureau” où je reçois désormais l’unique ami. Où sont les autres ? Y en a-t-il jamais eus ? Puis à nouveau seul, à nouveau le souci quant au chemin, invisible, mais qui appelle, là, quelque part. Voix ténue qu’étouffe tout ce bruit que je suis devenu. Il me reste le choix opaque. L’habituel choix opaque. Persister dans l’orgueil, affamé, ou céder, la poitrine faible, mais le ventre plein.

Non. Il y a maintenant ces pages. Ces pages que je tourne et bois ou qui me boivent. J’ai presque acheté ça par accident. Je provoque un peu. Je veux être autre. C’est-à-dire moi. Le livre est mince et le jeune poète a mon âge exact.

Mon domaine étriqué prend l’air. Je n’écope pas. Je laisse entrer cette voix de partout. Je ne vois plus, c’est une lumière qui d’abord nourrit. La digérer éclairera peut-être mon chemin.

Quand je découvre la vie du poète, la stupéfaction du parallèle est violente. Mes pensées, enfin écloses, quintuplées par la beauté du cri qui les crée, m’absorbent autant que ce cri lui-même qui grimpe et retombe sans pause sur la page.

Une Saison. Porte sur soi ouvrant sur le flux sans fond de l’être, avec tout le fatalisme ordinaire consigné ici, dehors, à la patère de la morale. Une porte donnant sur d’autres portes. Dont certaines auront pour poignée une plume... Depuis je n’ai cessé d’écrire. Comme d’abandonner d’écrire.

 
Mais le temps a passé. Maintenant une bonne journée est une journée, non sans écriture, mais sans le désir d’écrire. Ou bien un jour assagi à des mots d’ascète, des mots d’oiseau, de fleur, de neige. Sans hommes.

Je pourrais sans doute écrire chaque jour. Ce que j’ai fait un temps. Je ne veux plus désormais graver que ce qui me marque. Me force et me fait.

 
Le grand projet intérieur serait certainement d’écrire un poème inépuisable, réversible, extensible qui contiendrait tout sans le paraître. Quelque chose de l’antique au contemporain, et d’un trivial capital. Un cri articulé qui viendrait de si loin en soi qu’il serait la première voix que nous contenons tous. Une voix de singe, de poisson ou de métazoaire.

 
Ecrire aussi pour ne plus avoir à écrire. Parce qu’arrêter d’écrire réactive toujours plus son désir.

 
La poésie est une semaison par l’art et qui germe dans la vie. Elle apprend à être. Ecrire de la poésie prépare à un état. Elle enseigne l’acuité, le bond dans tout être, le retrait, à réduire sa présence en un point qui se place partout, prend à ce qui l’entoure mais rend comme une graine.

Et pour qui la crée comme pour qui la reçoit, la poésie est toujours un baume. Un baume à base de coups. Coups dans l’âme. Coups au cœur. Coups d’œil.

 
Une partie de ce que j’écris transcrit également – dans un idiome clarifié cette fois – l’attachement que je porte à mon propre monde (c’est-à-dire l’énervement positif ou négatif qu’il me procure). Parce que je ne sais pas parler sans trébucher, sans ridicule, à cause d’une opiniâtreté particulière. Peut-être parce qu’aux revendications désuètes ou déviantes.

 
Trois choses m’étonnent infiniment avec un poème :

Qu’une fois écrit il semble avoir toujours été, m’avoir précédé dans l’existence. Ainsi qu’être ce souffle qui me traverse et qui vient d’ailleurs, (...) ce qui vient d’ailleurs, ce qui va plus loin (Jacques Dupin).

Que ces mots agencés par une main heureuse sont le code d’une voix qui ne meurt pas. L’idée de l’immortalité de cette voix n’est plus nourrie aujourd’hui par le désir des lauriers (parce que je suis père et parce qu’en tant que père toute idée de gloire est dérisoire, obsolète) mais par la volonté de laisser une autre dimension de soi. Un jeu déconcertant où l’être résonne et se découvre. Une voix qui ne trompera pas. Qui ne changera que si l’on change sa manière de l’entendre. Qui aura été encodée dans un instant honnête, même si l’instant d’après le doute relisait tout près.

Enfin, que tout cela soit presque rien. Je lis un poème de Reznikoff, une épigramme de Callimaque et me dis : finalement tout ça n’est pas grand-chose. Quelques signes à portée de toutes les plumes. Oui. Car le travail est invisible. Comme le temps. La brouette rouge de Williams, par exemple. C’est un petit choc doux. A chaque fois. Encore. C’est d’une magie remarquable. Mais si discrète. L’impact du mystère est dans cet agencement parfait. L’on vit et c’est presque rien. Et c’est pour cette communion entre le vivant et ce qui ne meurt pas que je vis presque.

 
Depuis ce printemps pluvieux de 90, l’esprit aiguisé par cette confession masquée de la vierge folle, j’ai beaucoup supprimé. J’ai radicalisé ma vie. J’ai voulu être un surréaliste, un dada, un beat. Un poète. A vingt-deux ans j’avais composé un recueil de poèmes de mes quatre premières années d’écriture. Métaphores métaphoriques, pour ainsi dire. Illisible. Il n’en reste aujourd’hui qu’une relique pour mon cœur fétichiste. Il y eut un drame en vers aussi. Inachevé bien sûr (et comique malgré lui). Trop de Breton, trop de Shelley. L’année d’après, ce fut un roman d’anticipation très hargneux. El hombre invisible souriait pas loin. Et puis un journal (mais surtout pas plus de cinq jours), un poème humaniste par ci, un bout d’essai misanthrope par là (ou était-ce le contraire ?). Autant dire maintes tentatives d’une volonté poreuse et fragile. Et puis il y avait le désir de peinture. Ce cul entre deux chaises. Des essais avortés, des ratages... Et l’abandon de tout ce trop. L’avènement d’une certaine clarté au sein même de ma période la plus trouble. 2001. Deux évènements me mettent au pied du mur. Et c’est un journal assidu cette fois durant trois années. Les poètes américains, les Chinois de la dynastie des Tang et Yeats qui me remettent en selle. M’apprennent ce qu’est vraiment “écrire de la poésie”. C’est semble-t-il le bon départ. J’ai détruit ce journal il y a trois mois. Certaines bonnes choses (rares) auront disparu, mais réapparaîtront sous quelque forme que ce soit si elles en valent la peine. Ce journal aura été une présence de coulisses. La cale sèche du vaisseau. Sa coque achevée, l’eau entre dans la forme, la porte s’ouvre, il surnage. Ce qui soutenait sa croissance est noyé. 2004 aura été mon baptême. L’année où j’ai appris à finir.

 
Publier – même si j’y renonce régulièrement, par mélancolie ou déception – m’apporte une vue non négligeable sur le chemin fait et celui qui reste à faire. J’ai souvent dû me forcer pour publier. Ecrire, pour moi, c’est monnayer au kilo mes tripes dans des cageots sur le marché. Ma seule chance et mon plus grand malheur serait de ne pas en vendre, ai-je noté à une époque où je gravitais dans les limbes d’une activité poétique encore fantasmée (2000 ?). Il est plus facile d’être nu sur scène quand on a l’assurance de sa beauté.

 
Une autre chose dure, c’est d’apprendre à accepter le compliment. Mais ne pas l’accepter, par mésestime de soi, reviendrait à dévaluer l’esprit qui nous en gratifie. Ce même compliment peut m’abattre (comment dire ? pas assez de pages ici... ou le doute, encore le doute...), quand une sévère critique peut me relever (mais alors plutôt le lendemain !).

 
Me reprochent de n’avoir pas fait telles choses que je me suis interdites, écrivait Valéry dans son magistral Ego scriptor. Cela illustre assez toute cette possibilité d’échec que contient un langage. Parler brouille. Epaissit le mystère. Isole. Et l’isolement est réellement insoluble. Il faut plutôt chercher la parade dans son acceptation, ce qui est loin de ne pas être un sport de combat. Je crois néanmoins, et ce, quasi invariablement, que la poésie n’est pas simplement “parler”. Des poèmes doivent être écrits. Qu’ils soient lus, aimés ou compris est secondaire. Qu’ils existent dans toute leur diversité de ton ou de langue est tout ce qui compte. Ils sont là comme l’eau ou l’air. Ils attendent que la nécessité les détecte.

 
Rien n’est moins simple pour moi que de faire face chaque seconde à l’imposteur à l’affût dans ma voix, dans mon geste. L’idée de la plus infime trahison me hante (et chaque jour cependant je trahis plus que ça). Elle est une influence très négative et qui alimente majoritairement la déception dont je parle plus haut, et qui me pousse hors des sentiers de l’édition.

 
Les éditeurs ? Ma seule certitude : je ne sais pas m’adresser à eux. Faut-il viser quelque part entre la génuflexion et le poing sur le front ? Sans doute pas. Sans doute je ne saurai pas. J’ai le rêve parfois d’un éditeur qui m’ordonnerait. D’une main amicale et ferme. A l’avis tranchant. Et qui me menacerait d’échéances.

 
Je ne suis pas léger, mais grave. C’est parce que je crains d’écrire. Alors sévèrement j’écris. Cette sévérité est pour moi. Je n’ai appris à écrire qu’en compagnie des meilleurs de nos morts. Alors bien sûr je trouve ma poésie trop martiale, trop solennelle. Je la voudrais moins armée, sans chute, plus tendre, plus souple. Elle est aussi un peu anachronique.

 
Je ne me sens pas non plus pleinement poète, même si je le dis parfois parce qu’il est plus facile de le dire que de l’infirmer. Une certaine paresse me retire d’avance du débat.

 
J’aurais été si heureux toutefois, à dix-huit ans, d’écrire ce que j’écris là. Tout cela fut fortement désiré, oui. Cela n’empêche, c’est inespéré. Peut-être pas de sommets en vue, mais le dénivelé franchi était considérable.





***


ENTRETIEN AVEC CLARA REGY
(pour Terre à ciel, octobre 2014)


D’où vient l’écriture pour toi ?

Je crois qu’elle n’est pas encore venue. Elle est en chemin. Finira-t-on par se croiser ? On peut aussi bien poser cette question à toute notre espèce. Des philosophies, des religions, la psychologie, d’autres sciences, et bien sûr l’art ont essayé d’y répondre. Et essayer c’est en partie cela écrire. La réponse est pour moitié dans la question. Et l’impossibilité d’y répondre est dans l’autre moitié. L’écriture c’est du venin qui guérit du venin. La main qui nous garrote. Le petit miracle qui ponctionne le souffle en retenant la vie. Toutefois s’il faut que j’invoque une source personnelle, je dirais qu’avec beaucoup d’autres personnes qui écrivent je partage l’espoir, dans cet exercice, de me défaire de la crasse. Car oui, il arrive que ce soit le contact prolongé avec quelque chose de profondément sale qui pousse à écrire. C’est alors une tentative de faire cracher la lumière à cette chose intime comme un pétrole. Chose sombre, enfouie, nauséabonde, mais qui détournée par l’intelligence, raffinée par l’esprit, peut produire quelque lumière, quelque chaleur, au moins parfois l’énergie du moment. C’est un évident rapport au feu en ce qui me concerne. Un feu de réconfort et purificateur. D’un usage qui va de la flamme au tison. J’y forge autant que j’incinère. Dans mes périodes de complète autocombustion par contre je cesse totalement d’écrire. Ma propre cendre ne tient sensiblement sur aucune page. Et dans celles où le feu est joyeusement absent, par bonheur, je ne produis rien.



Comment écris-tu ? Peut-on dire que tu as « des rituels » ?

Non. Mais des habitudes d’efficacité probablement. Comme mes clés sont toujours à la même place pour ne pas avoir à consacrer le temps excédentaire à les chercher plutôt qu’à le perdre. J’évite dès que je le peux tout grignotement de cette plage dénuée d’actes ou d’actions. Je travaille à ne rien faire. Les poèmes et les longs textes sont écrits sur des feuilles volantes, mes « purges » dans des carnets, avec toutes leurs versions successives, et le reste, qui n’est à peu près que de l’essai-confession, est en général produit à même le PC. Pour la manuscrite, j’utilise exclusivement un bille noir. Probablement la recherche d’une détente dans l’unité. Il n’existe pas une heure précise où je prendrais la décision d’écrire. Néanmoins il se trouve qu’un créneau semble instinctivement plus propice à la création. Dans les premières heures des deux extrémités d’une journée. Entre une heure et quatre heures, du jour ou de la nuit. Mais ce ne sont pas des rituels. Si j’en ai un, il n’est pas spécifique à mon geste d’écrire. Mais l’alimente. Comme il m’alimente moi. C’est l’unique rituel que je m’octroie. Et c’est celui d’être à l’affût. Je me pose quelque part et je me dis : « Allez, regarde, écoute et sens. Rien d’autre. Tout à la fois. » Et écrire, le plupart du temps, ne consiste qu’à mettre à jour le livre de bord de cet affût. Parfois des années après.



Quelle place occupe la poésie dans ton quotidien ?

La poésie se positionne dans ma journée naturellement. Elle n’est pas quelque chose que j’organise. C’est comme mâcher ou se gratter, c’est un geste qui me vient et dont je note seulement - à demi-surpris quand il commence et un peu hébété quand il finit - qu’il a été effectué. Le passage de l’aliment dans la gorge ou la séparation momentanée d’avec ce qui me démange, c’est ça qui rend compte du mouvement, qui témoigne qu’un instant le filtre d’une certaine idée de la poésie m’est passé sur l’organe indiscernable qu’il déclenche.



Quelle est ou quelle serait ta bibliothèque idéale ?

Au-delà de toute idée de provocation d’abord, car cela ne projette finalement que mon seul désir sans cesse croissant d’une réduction de moi-même, il y aurait la possibilité d’une existence sans livres. Oui, bien sûr, l’attachement aux livres est un matérialisme sain. Le seul peut-être qui vaille. Mais je crois que c’en est un tout de même. J’aimerais qu’il me soit possible un jour de me contenter des seuls vers déjà mémorisés, assimilés. C’est ce qu’ils nous ont appris de gestes et de regards qu’il faut retenir dans nos transports. Si l’on pense que nous sommes enfin nés de nous-même, rejetons l’étai. En tout cas c’est ce vers quoi je tends. Et c’est un peu la débandade, je dois dire. Je suis loin d’un tel accomplissement. Et comme j’envisage toujours exister comme la possibilité d’un déplacement dans l’urgence en guise de compensation à une liberté absolue, je dirais que la bibliothèque parfaite doit pouvoir tenir dans cinquante livres. Sans doute moins. Je pourrais aussi opter pour une compilation en un livre unique des voix qui sont ma drogue dure. Des Latins du Ier siècle, des Chinois des Tang, des moralistes des Lumières, des Russes du XIXème, des Américains dans le suivant, et puis… Non. C’est impossible. Je viens de tenter mentalement plusieurs listes. A chaque fois, il est impensable d’y parvenir, d’y mettre un terme. Ou peut-être dix ou vingt auteurs qui ont le fond aussi nutritif que la forme. Weil, Rilke, Bronk, Nietzsche, du Bouchet, Guibert, Yeats, Ungaretti, Porchia, Rimbaud, Dickinson, Valéry, Pline, Celan, Chateaubriand. Quelque chose comme ça. Et si la bibliothèque idéale c’était celle qui me restait d’un feu ? Trois ou trente livres sauvés des flammes d’un autodafé providentiel. Il n’y aurait plus que ceux-là, je les aimerais avec la force que je diluais dans tous. Je constate que je vais encore une fois vers le moins. L’expansion de ma bibliothèque s’est fortement ralentie ces dernières années mais l’usure des pages que je possède, elle, augmente avec acharnement. Je relis énormément. Et puis le temps passe, les journées s’accélèrent – bien sûr c’est un faux-semblant, seulement on y croit comme à la peur – et les vivre au final compte plus que lire.



Est-ce la lecture d’un auteur particulier qui t’a vraiment donné le désir - ou la nécessité - d’écrire ?

Rousseau a le premier aiguillonné ma pensée mais c’est Rimbaud qui en a délogé le cri. L’éducation familiale est un second placenta, et qui peut être un poison dont il faut pouvoir se défaire pour trouver son identité. Se faire soi par soi est une autre naissance. Et si le Promeneur n’a été que ça, l’éperon, notre Ardennais lui a déclenché une belle part de la grande ruade qui a suivi. Toute la part réelle de ce que j’étais est ressortie comme un dard du cuir familial. Ça n’a pas été une fête. Seulement m’en extraire c’était opter pour la salvation au lieu du confort. Je ne vais peut-être pas mieux depuis, néanmoins l’inconfort d’être vaut mieux que le confort de paraître.



Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

Allons-y carrément pour trois lettres. PLS. Position Latérale de Sécurité. Mais si c’est bien trois mots qu’il faut alors je dirais, là, tout de suite, cheval, cravache, sucre. Il n’y a pas de tiercé gagnant. Ou ils sont tous gagnants. Plus haut, au moment même de cette première question, j’aurais dit pétrole, feu, lumière. Il y a dix ans je disais forêt, arbre, pirogue. Je crois que c’est finalement toujours la même trinité. « Le Saint-Esprit est le baiser du Père et du Fils », saint Bernard de Clairvaux a dit quelque chose comme ça. C’est de cet ordre. La même formule du mystère, éternellement mobile.

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