Des planches


Le joueur – Je suis un joueur de loto métaphysique. Dans tout moi, parmi mes pensées qui carambolent, on entend la rumeur de cette piètre espérance, irraisonnable, qu’un jour je sois le grand gagnant, avec son carton plein, là grattant du bout de lui-même cette subite varicelle de nombres attendus, et reconnus comme les clés de l’Equation.

Dans le bulbe – Le silence est prisonnier d’un bulbe de sons qu’on pèle pour le trouver. Dans le lieu, l’heure propices, dans son plus simple appareil par notre acharnement, le bulbe est à un doigt de faire saigner le silence. Mais il reste une vibration. Dehors. Dedans ? On ne sait plus.

Un frisson – Il m’arrive de penser qu’à compulser ces écrits qui traitent de notre mort s’accélèrent les rouages de la mienne ; que la curiosité ne paie pas, bien au contraire. Et quand carrément j’en rédige, un frisson embusqué, funeste arpenteur, quelquefois me visite.

Phare noir – Si le philosophe est un phare pour l’homme, le philosophe nihiliste, lui, est ce phare dont le fusible ou l’ampoule claque à chaque éclairement et qui s’éteint de ce que l’intensité de son feu le consume.

Penser, mon opium – Le bois du corps entier disparaît dans ce feu calme de tout l'esprit.

Bivouac – Ces deux boulettes de papier, côte à côte et noircies par de prétentieux échecs, me font penser à la comète Tchouri qu’on ne cesse d’évoquer ces jours-ci et dont l’une des photographies me fait tant de bien. C’est un gros grain double de popcorn brûlé sur lequel je m’imagine bivouaquer, mes yeux passant, avec une apathique nostalgie de le Terre, des ténèbres intersidérales à mon Schopenhauer qu’ici je tiens pour tout bagage et unique aliment. J’y campe un Petit Prince pessimiste, hommelet exclusif, sans personne à venir et qui ne demande rien.

Vous êtes ici – La douleur nous situe comme une croix nous met au monde.

Notule – M’intrigue le rire parce qu’on ne rit pas mais qu’on rit par nous.

Facel Vega – A lire ce que dit Camus du Duc de La Rochefoucauld dans sa préface à Chamfort, je ne serais pas surpris d’apprendre que le moraliste et prince comploteur eut trafiqué la Facel Vega de l’homme révolté.

Glenn Gould – Je me sens parfois comme le Glenn Gould de la chose pour laquelle je suis le plus doué, mais un Glenn Gould à qui on aurait cassé huit doigts sur dix.

Sur le bout de l’âme – La langue de l’un est peut-être bien l’ombre de l’âme d’un autre, tant ce qu’on dit n’est jamais ce qu’on pense.

Couleuvres – La bonne âme qui refuse d'absoudre le contrit, pour que sa dite blessure, alimentée, faite bouche, puisse cracher pudibondement les couleuvres qui, sans un outrage en définitive escompté comme l'alibi d'une humeur acrimonieuse, l'eut étouffée.

Hostie – Un diable peut au corps avoir un point de bien comme une hostie. Et c'est un peu par où je sens que ma langue qui fourche parfois s'égare et cherche.

Des planches – Des planches de salut ont réédifié au-dessus des scies de ma vie la cabane des joies dans l’arbre d’enfance.

Paupières peintes – Contempler les œuvres de l'art continue ma vie à la manière d'yeux qu'on aurait peints sur mes paupières de mort.

(D'autres extraits de ce Supplément à la Salle d'attente dans le n°69 de Diérèse)

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