ce sera pure joie ce qui nous reste

on dit que cet immeuble, commandité par le père du cubiste Braque,
est un des chefs d’œuvre  de l’Art Nouveau « se dégageant fermement de toute
attache avec la routine et les traditions » (Journal des Travailleurs du 9 avril 1904),
mais moi je dis qu’il est le chef d’œuvre de notre âge d’or.
je grimpe à ton premier étage par l’un des balcons « qui ornementent si élégamment
chaque fenêtre » (op. cit.) et entre dans ce grand salon que tu loues
comme une chambre. la nuit, dans ton lit, nous fumons presque nus,
et de ton silence aimant, parfois monte par à-coups un sourire,
mes imaginations te fascinent. seulement, servir les gens dans le jour te harasse
et tu t’endors, à demi assis, de la cendre d’herbe tombée
sur ton torse de David sans défaut. je te vole chaque fois le joint, infini,
que ton sommeil garde comme un piège à rêves, et je pense à ce poster parodique
de Michel-Ange : Adam fait tourner le joint jusqu’à Dieu,
et la fumée pique le nez des anges. je le finis.
je replace par jeu le toncar entre tes doigts. chaque fois ça te réveille,
et tu têtes le vide, t’étonnes un peu, en roules un autre.
nous échangeons deux mots. et ça recommence.  puis c’est le matin.
du grand lit séparé du reste de l’oblongue et spacieuse pièce
par une courte bibliothèque, je vois danser la poussière d’été
dans le soleil par rebonds de neuf heures. je me lève.
il est trop tôt pour le piano là-bas dans un coin.
trop tôt pour entrer dans le bureau, et oser jeter un œil à la dernière page inachevée,
encore dans le rouleau de la machine. ton vieil écrivain d’hôte n’est pas encore
en faction dans son bistro de la place Saint Vincent de Paul.
trop tôt pour tenter une nouvelle fois de forcer le secrétaire sans clé.
j’allume une cigarette et profite de cet instant de la journée
où mes veines sont le moins chargées, pour en simple caleçon m’asseoir
à la table ronde, et écrire le dos tourné à la fenêtre grande ouverte.
on entend la circulation sur le front de mer. et les vagues à deux cents mètres.
et les volets en bois des bungalows claquent, et les boutiques de la promenade
ouvrent, et des hommes sûrement bricolent, peignent ou repeignent, et j’imagine
une famille à l’ombre, venue pour la journée. il y a toujours une famille à l’ombre.
l’été rebrûle, l’air marin m’enrobe et je transpire déjà, je te regarde
qui dors, ton corps si fort, si parfait, je pense à tes trois petites amies du moment
dont une seule sait qu’elle joue dans un quatuor où deux d’entre elles sont sœurs.
je regarde ta belle gueule qui siffle un peu dans son sommeil beau comme antique.
ce souffle si puissant le jour et qui repose, là, filtré, ruisseau d’air, par ce nez cassé
en un combat parmi tant, défaut du visage nécessaire, dont il active
la singulière et virile beauté. tu dors et j’écris,
et je pense à Genet, aux garçons sauvages et à Iggy qui dit que les mecs
entre eux sont tous des pédés. je comprends, te regardant, pourquoi c’est avec toi
que nous ferons l’amour cinq jours durant à cette sage Parisienne
dans un jardin pentu de l’Ile de Wight. je te regarde. tout l’été là, derrière,
le ciel et la mer bleus, les cabanons de plage blancs qui aveuglent,
le fracas des galets comme dans le quatrain de Yeats, et même si le grand chant
ne doit plus reprendre, les voitures qui rugissent et scintillent sous ce balcon
ferronné asymétriquement avec art. tournant le dos à l’été, assis à cette table,
suant au-dessus des nuages de taches de vin de la moquette, et face à toi
dans ton sommeil de guerrier lénifié, j’écris mal, heureux et fou, que des hélicoptères
viendront et qu’ils auront des bruits de pales comme les élytres de millions de criquets.

2 commentaires:

Thierry Roquet a dit…

Ça se lit comme du Kerouac, dis donc !!

Stéphane Bernard a dit…

Merci, Thierry, ça c'est du compliment !
Faut dire que j'étais très beat à l'époque des faits. Surtout ce bon vieux Bill.
(Même si le poème a seulement été écrit il y a un ou deux mois, comme quoi...).