Lézards

Sur le sentier des douaniers un large buisson de ronces
répand une capiteuse odeur de foutre, et pour la première fois
je pense à quel point j’ai aussi cela en moi : ce printemps
agressif – et qui a procréé deux fois.
Les marches me conduisent sur la plage, il est midi
et aux empreintes je vois qu’il n’y a pas quatre hommes qui ont foulé le neuf estran.
J’avance jusqu’à l’arbre déchaussé, aventureusement infléchi
au-dessus du sable blanc et de la puanteur oblongue et noire du goémon.
J'approche. Au pied de ses racines à cheval sur l’air et la roche,
il y a deux lézards gris. Le premier se promène,
un peu apeuré par ma silhouette encore lointaine.
Il va, vient dans la pierre, l’explore, en recense chaque interstice.
Il zigzague nerveusement, par à-coups. S'éloigne.
II finit par se cacher quand je fais le pas de trop.
Je sens la lance de son regard dans l’ébouriffure
des petites herbes jaunes à hauteur de mon front.
L’instinct aux aguets. Le minuscule cœur au rythme froid et martial.
Le second lézard, immobile près du sol sur son gros galet rond et tout chaud
forme avec son corps tordu l’initiale de mon prénom. Un S palpite à l’affût.
Je me tourne. Touchée par le soleil, la mer expulse de sa chair de poule dorée
des vagues atones et leur litanie obscure grandit le silence
qui est ici la maison de rares cris d’oiseaux et du vrombissement des guêpes.
Et soudain en moi une peur indéfinie – comme une modification.
Je cherche le lézard sur le galet. Il n’y est plus. Je m’en vais.
Sur une des marches qui me remontent au sentier,
tombé d’un des talus paysagés de ses bords,
je remarque, puis enjambe, le lambeau de jute d’une toile de paillage qui a pourri
et dont un court instant, effaré,
je me dis qu’elle pourrait être la mue d’un homme entier.

Aucun commentaire: