Les crocs d'amertume

Quant à ce type de figure mauvaise et caractérisée par des lèvres pincées et circonflexées, faciès dit à bouche de mérou, le post-taoïste Yang Lin – qui vivait dans une des parties basses, et les moins inhospitalières à l'homme, de la Cordillère du Kunlun, dans la Chine occidentale du milieu du IXème siècle, c'est-à-dire à la fin de la dynastie Tang – nous dit ceci : « Ces rides verticales, qui tombent des commissures des lèvres, sont appelées crocs d'amertume. Ces dits crocs sont une séquelle du haut-le-cœur ininterrompu dont sont en proie les êtres amers et colonisés par ce grand gaz intérieur qui corrode toute la matière humaine environnante, laquelle, par un mauvais tour de la roue de fortune, circonscrit ce gaz au lieu de l'évacuer, le nourrit au lieu d'en expulser la létalité. » Yang Lin, non sans une espiègle ironie, soutient que les crocs d'amertume ont la dangerosité de la dentition du nouveau-né. Mais au sage montagnard d'ajouter qu'au contraire des dents de lait, les crocs d'amertume ne tombent que longtemps après la mort de celui qui en est doté. « Ils ne quittent un visage, atteste-t-il, qu'une fois l'organe de la peau entré au cœur de sa phase d'auto-désintégration et quand la décomposition des chairs de la parole et de la mastication est presque à son terme. » Et quand un esprit anxieux lui rappelle les gênes occasionnées par une confrontation à une telle figure, son aspect malplaisant aussi, figure saturée de mauvaiseté, avec sa bouche catégoriquement aux antipodes du sourire (un précepte d'un disciple de Yang Lin lui-même, Tao Dang, en outre n'affirme-t-il pas : « Si ta bouche est à l'envers, alors tu penses à l'opposé de la pensée. ») et lui demande comment y réagir, Yang Lin a ce rictus bienveillant mais farceur, et dit, comme criant à voix basse : « Patience ! »

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