voyez-vous, une nuit comme celle-ci

quand le groupe des sept – cinq garçons et deux filles – eut franchi un
premier seuil dans son ivresse collective, abandonnant bouteilles
et joints, un désir de bain lui monta. ils étaient arrivés à l’étang juste
avant la tombée de la nuit. maintenant l’eau était plus noire que la pleine
nuit qui depuis peu tendait son tissu sur les aulnes glutineux, sur les
charmes, et les couvrait, les isolant davantage. alignés sur le bord, nus,
six corps dressés plus clairs que l’air qui les contenait, recueillant avec
avidité le moindre photon perdu dans cette heure, plongèrent en criant.
un couple sitôt se fit oublier hors-champ, loin des autres, dans l’habituel
angle mort réservé à l’amour. deux garçons se jetèrent dans une gerbe
d’écume sur la seule fille libre. un autre, qui aussi avait plongé, assistait à
cette scène de loin, refusant de prendre part à cet ordinaire de la chair.
se détournant de cette vision qui le contrariait, et se rapprochant et
prenant appui sur la racine additive d’un aulne, il remarqua celui des
garçons qui n’avait pas plongé. demeuré discret sur la berge, il allumait
une à une de petites bougies qu’il laissait tomber dans de minuscules pots
de verre, les poussant ensuite de la rive vers le centre du petit étang
crépusculaire. et puis il y en eu vingt. oh certaines touchées par les
éclaboussures des batifolages s’étaient éteintes. ou même avaient
sombré jusqu’à la vase, parmi le pourrissement et l’érosion. parmi
les merdes d’oiseaux et de poissons. là même où les nénuphars puisaient
leur naissance, eux qui pourtant se sustentaient de lumière. vingt
flammettes. ses amis furent d’emblée stupéfiés. silencieux, ils fixaient
avec un sourire imperceptible ces feux follets oscillant mollement sur
le miroir noir de la nuit, cette tendre lumière éclatée autour et parmi eux.
puis leur ami sortit d’un sac, discrètement encore, un vieux magnétophone.
et soudain, au-dessus de cette féérie le second mouvement de la Troisième
de Górecki s’éleva maternellement dans l’air chargé d’une nuit de juin.
Déferla, vibrant, sur la surface tiédie - et épaisse de cette vie invisible
dont nul ne voulait rien savoir, rien voir, rien imaginer - touchant une
oreille après l’autre. ivre encore plus, chacun dans l’onde étoilée, porté
par un gouffre que chauffait la collision de ses organismes avec leur propre
pourriture, était bercé par ses membres noyés, avec leurs mouvements
au ralenti, sans conséquences, et par les saccades de sa respiration et
de l’émotion dans son cœur, bouche béant à la frontière de l’eau et de l’air.
« composer une chose pour rendre, voyez-vous, une nuit comme celle-ci. »
ces mots. ce que dit le jeune Sémione dans la nouvelle de Kazakov. allégées
les antennes (ce qui définit une douce journée), je perçois ce jour ce peu,
ce cri sans geste, inerte, du livre. le signal tenace, humble, des pages couvertes
de la voix de Kazakov. livre oublié dans la bibliothèque et dont nul ne se
souvient ici qui l’a mis là. livre à personne. et par aucun hasard, lisant ce
Nocturne avec un bien-être rare, à mesure me souvenant de la nuit, du bain
de nuit, de la bande bien ivre dans la nuit dans l’étang. et que de jour revenu
seul plus tard, je ne trouvai qu’une rive sale, poussiéreuse et sèche. un
étang croupi, fétide. un miroir piqué de lentilles que seules des araignées
d’eau animaient en patinant. je ne notai de touchant que deux ou trois paires
de libellules bleues qui flirtaient avec des sons de petits chocs électriques
au-dessus de l’eau puante qui fut une heure propice notre Bethesda.

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