le cachalot

je lui tends l’argent et nous nous donnons rendez-vous en haut
de la colline. je patiente près du buisson d’un pré, sous une paire
d’aulnes secs. assis parmi les brins d’herbe granulés d’ombre et
de lumière, respirant avec peine l’air brûlant mais doux, comme
échappé d’un four que l’on entrouvre, je relis des poèmes d’Oppen.
j’avale deux biscuits, un peu d’eau. je finis tout juste de pisser
contre le long buisson sous les arbres quand elle surgit de celui-ci
plus bas. nous échangeons les mots d’usage, puis elle ouvre la petite
grille et dos courbé, presque à genoux, nous entrons, abandonnant
le bleu du ciel javélisé de soleil pour un couloir entre de grandes
pierres fraîches. nous parvenons par ce boyau jusqu’à la chambre.
l’ancestrale chambre. à quatre pattes je pénètre avec toi dans
notre protohistoire, ma jolie. tu m’introduis dans ce générateur
d'intimité et des secrets gardés. aujourd’hui je suis le seul visiteur,
me dit-elle. un silence sensible soudain. hantise, peut-être mêlée
de désir, d’un contact accidentel. la sensation d’invisible promiscuité
de deux corps, deux souffles. mais aussitôt au fond de cette plus
qu’antique chambre la lisse et jeune main s'élève, déclenche la torche
dans les ténèbres au-dessus du seul couple de nos figures. nous
nous redressons prudemment sur nos membres arrières. et la petite
main blanche, presque séraphique, se met à exister avec une vive
unicité dans cette chambre, ce tumulus. dans cette « bosse de la
prière » comme ils disent par ici. chez moi. cette main est en tout
point semblable à celle de l’ange annonciateur de Giotto à Padoue,
mais tenant une torche parmi des araignées mortes, chacune
recroquevillée avec à ses jointures des gouttes blanches solidifiées
qui font ressembler son cocon de cadavre à une structure moléculaire.
celle de la mort ? sur la pierre les nazis de 44 ont gravé des croix
gammées en face de ce qui paraît être les dates de naissance de
leurs enfants. mes yeux, dans leur naïveté d’insectes, tombent partout
où se pose le soleil factice de la torche. nos ancêtres du néolithique
ont eux aussi incisé la pierre. la dalle de couverture est constellée
de ces motifs multimillénaires, et c’est exactement pour ça que je suis
là : être loin. profondément loin. on joue aux devinettes. vais-je
trouver de quoi on a pensé qu’il s’agit ? je trouve pour la hache et
pour la crosse. mais celui-ci ? deux demi-cercles en vis-à-vis décalé
sur le manche de ce qui semble être une pioche. une double signification
peut-être, me dit-elle, légèrement excitée, agitant son faisceau en
direction des motifs piquetés. indice : agriculture. je réponds : soc ?
gagné ! mais l’autre sens ? c’est assez surprenant, dit-elle. cachalot.
incroyable, mais se peut-il que l’océan soit venu jusqu’ici à l’époque ?
j’ai vécu dans un endroit comme ça. où la mer a tellement reculé
qu’il y a des anneaux d’amarrage au mur d’un prieuré de campagne.
et nous discutons de la ville, de cette autre ville,  où je suis revenu
après vingt ans d’exil, et où elle, étrangère, vit depuis peu. dans
cette chambre mortuaire vieille de plus de six mille ans nous causons,
causons, et encore monstres marins : du dernier « plus grand
paquebot du monde » construit. monstres marins. technologie.
et ce cachalot piqueté, qui dit l’aube d’une technique. et nous
parlons, parlons, et je parle, parle, ici, dans ce lieu de silence
et de proto-religion. je suis là, dans cette chambre, à raconter à
cette fille parmi des esprits résiduels antédiluviens des choses
sur ma ville et puis sur moi. oui, sur moi, encore et encore.
l’encorbellement des mots sur les mots. comme à confesse dans
ces ténèbres violées par la torche tenue par une jeune et gracile
main qui convoite le mystère. dans ce silence qui, loin de la dureté
du monde, dans sa peau de pierre est violé par ma voix, ma voix,
ma voix. elle tient la torche et nous fixons les inscriptions de nos
ancêtres. nous parlons construction navale, plage, études, art et
d’une ère de fête achevée. et je sens quelque chose, l'amour, les
signes qui seront effectifs plus tard. pas l'amour ici, pour
l'aventure, non. mais l’amour du grand présent absenté. et qui
avait fui ou que j’avais fui, et que je n'attendais plus, et que
maintenant j'attends, que j’attendrai, qui je sens qui revient
comme tombé de cette accidentelle fente dans la dalle de couverture
que nous fixons. que son premier découvreur, me rappelles-tu,
ma jolie, a par étourderie fendue. les signes. dans cet utérus pour
morts maçonné par nos ancêtres au sommet anciennement le plus
recueilli de la ville, pudique mamelon de terre herbu parmi les prés
aux vaches hébétées de soleil, nous dissertons sur des motifs piquetés
à la signification obscurcie par soixante-cinq siècles passés dans ce
ventre de pierre. et ici, sur cette langue de terre dans la gorge du
monstre, sous le cachalot-soc, j’attends d'être recraché. à la
racine des montagnes j’étais descendu. et puis elle éteint sa torche,
et nous nous courbons à nouveau, repassant l’étroit couloir des
pierres debout. nous extrayant de cette profondeur fraîche et noire,
nous remontons vers les agréments du soleil et vers les délices de l’air
et de la terre. et nous nous séparons, avec au bout de la visite
quelques derniers mots comme Moby Dick, trois-mâts, Joyce,
« les lectures difficiles décrassent ». ils trépanaient à l’époque, me
dit-elle encore. et les morceaux de crâne ponctionnés voyageaient
pour on ne sait quelle raison. je redescends jusqu’à la route. je sens
les signes, encore. beaucoup. puis peu. puis ils disparaissent.

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