Rien d’autre ici que cet enregistrement

Un après-midi de 1987 ou 1988, tandis que j'ai 15 ou 16 ans, j'emprunte le vieux magnétophone de mon père. Je ne pourrais plus dire pourquoi aujourd'hui. Cependant je finis par l'oublier, là, au pied du canapé. Et puis je m'en vais. Il continue. Il enregistre. Le soir, je le retrouve à sa place. Il s'est éteint automatiquement une fois la cassette arrivée au bout de sa bande. Je l'emmène dans ma chambre. Il y reste quelques jours. Mon meilleur ami, mon seul ami, me rend visite. Pour quelle raison est-ce que j'en viens à rembobiner puis à nous faire écouter cette dite cassette ? Elle représente une part de mystère. Trente minutes de mystère pour être précis. C'est tentant. J'appuie sur la touche. Rien d'abord, qu'un frottement, puis on entend une télé au loin. C'est inaudible. La télé, longtemps. Puis la voix de mon père, proche, très distincte et qui répond à celle de ma belle-mère plus lointaine encore que le chuchotis tumultueux de la télé. Cette petite chorale domestique dure moins d'une minute. Ensuite la télévision reprend son confus soliloque. Le bruit parfois d'une page de journal que l'on tourne. Télé. Une toux brève et forte. Télé. Une porte que l'on ferme. Page tournée. Une voiture qui passe. Télé. Page tournée. Et soudain un bruit très fort. Mon père lâche un pet. Très fort. Un pet ni court ni long, ni beau ni moche. Un pet très ordinaire. Nous ne comprenons pas durant une poignée de secondes à quoi nous avons affaire. Quand nous comprenons, nous éclatons de rire et nous nous repassons la bande jusqu'à épuiser ce rire. Puis nous laissons l'enregistrement défiler de nouveau, à l'affût d'un autre pet, d'une autre chose incongrue. Mais il n'y a plus rien. Que le bruit des pages que l'on tourne. Et la scie de la télévision. Au bout de dix minutes, un grincement de cuir, des pas qui s'éloignent. Et puis la scie de la télévision. Cette fois jusqu'au petit clac de la touche qui se remet en position pour une nouvelle lecture.

1 commentaire:

Christine Saint-Geours a dit…

Un instant volé,
l’œil collé au trou de la serrure n'aperçoit qu'une parcelle de la réalité, l'imagination fait le reste.