Relectures

Tout ce silence ; des paroles trop grandes rangées à la va vite dans les mauvaises boites ; et dont il percevait encore les sons durs dans l’air. Des saillies qui avaient tourné à la farce. Ils s’étaient engueulés une fois de plus parce que lui était irrité par il ne savait trop quoi et qu’elle était aiguisée d’être malade. Il avait crié trop fort, elle s’était recouchée, il avait jeté une chaise en direction de la chambre et le toast qu’elle n’avait pas eu le temps d’engloutir avait explosé au sol. Puis le calme était revenu, sa lucidité honteuse à nouveau là, aussi. Il s’était soudain redressé, voulant faire disparaître les effets de sa colère, ne voulant pas qu’à son retour ces stigmates de leur dispute ravivent un sentiment déceptif. Il avait ramassé la chaise et les restes du toast, essuyé du doigt le beurre, rassemblé les miettes, et gommé d’un coup d’éponge le signe « égal » anthracite tracé par les embouts noires de la chaise. Ensuite il s’était allongé sur le sofa, replongé dans la lecture d’un roman d’Edward St Aubyn qui par son unité le rassemblait. Mais seulement jusqu’à ce que cette histoire d’aristocratique camé lui rappelle sa lâcheté même avec les drogues. Des années avait passé. Sa consommation d’alcool avait ralenti (qui, quelle pitié, se rabâchait-il, avait bien atteint des sommets mais jamais ni K2 ni Everest). Et ce « régime » avait-il empêché ce léger mais angoissant accident cardiaque de la veille ? Ses vieux abus ressuscités par les petites gouttes récentes l’attaquaient mollement. Cette crise l’avait saisi par les deux bouts : peur orgueilleuse de mourir un grand désordre laissé derrière soi ; regret de ne pas s’être annulé plus tôt, quand il était encore temps d’être seul. Non, la mort ne vient pas comme il faut. Il fut pris d’un vif désir. Relire ces vieux poèmes. Ceux écrits dans ces années dans de terribles états, à bout de souffle, la plaie au flanc. Et survivant à l’obstacle car le passant à l’instinct. Il n’avait pas achevé sa course. Il voulut relire. Cette nécessité cessa parce qu'il avait fait pour le jour son quota de désillusions. Il allait falloir se taire dans cette course neuve. Taire, oui. Ce que chacun savait. Certitude confortable. Comme un moteur bien réglé.

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