Sur Charles Bukowski

Bukowski, c’est le luxe du pauvre, le dépouillement du riche, de ce qui est riche. Son œuvre est un masque, et ce masque, un moulage, réplique exacte de son visage. Mais ce visage est un masque poreux, volontairement défectueux, saboté par pudeur, un masque aux traits grossiers, méchants : il est sale et robuste ; pourtant de lui exsudent les larmes et l’essoufflement ; la vie, simplement. Sa poésie va et vient en nous comme une lime : elle libère ; ou comme une râpe qui ne nous entame pas mais nous décrasse. Elle lacère comme un vitriol la figure de notre mensonge personnel et brûle ses oripeaux de matérialisme et les chiffons poissés de la morale. La lame dentelée descend en nous, longuement, vivement, profondément, jusqu’au point final (quand il existe), et de ce point remonte, lentement, vivement, infiniment, et l’image de sa poésie s’extrait de nous pour jouer un miroir de pantomime, avec nous devant, nos tripes à son cou comme un terrible boa. La poésie de Bukowski, c’est de la poésie qui se fout d’elle-même. Qui se fout. Dans ce masque, il y a de vrais yeux, une vraie bouche ; et dans cette bouche, les vrais mots, les mots vivants, des mots qu’on ne sort pas uniquement les dimanches de promenade au Parnasse, des mots de tous les jours, les mots de tous les gens. Et puis ce masque laisse presque tout passer : chagrin et suées, vomissures et crachats, le sang, la bave. Seulement ce masque est un crible. Des sentiments ordinaires y sont raffinés. Toujours cette pudeur. Cette pudeur de pute. Bukowski est une putain pudique. La prostituta pudica : le poète et pur poète. Sa poésie est bien une râpe, et par cette râpe, longue langue dentelée, son verbe nous lape le cœur et nous mord l’âme. Ou le contraire. Sa poésie nous dit que tout en est si l’on sait la souffrir et voir souffrir les choses. Sa poésie est l’amie qui nous enlace pour éponger dans ses cheveux nos pleurs, et l’amie qui nous gifle pour nous relever en nous-même. Et l’amie de celui qui écrit et n’ose pas ou plus la poésie. Elle n’enfonce pas elle relève. Et elle change les bouches et change les yeux. Elle fait d’une moue un sourire, de l’insolent un être ému. Je venais de la rencontrer, quand sa poésie m’a dit : Vas-y, écris ! Et j’ai depuis tout repris. La vie et le poème.

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Le poète Charles Bukowski, oui, je dis bien le poète, n’est évidemment pas tout ce qu’on en dit. Et même s’il est un peu de tout ça certes, il est bien plus encore – et c’est le lot de tout authentique poète – ce qu’il écrit. Hélas, le masque du poète, le visage de l’homme sont d’une rugosité qui attire ou offusque de mauvais lecteurs (lui-même l’a souvent évoqué). Pour qui ne les écarte, ce visage, ce masque couvent dans l’œuvre (ainsi protègent, mais cachent) un fond de justes fulgurances (les « ratages » qu’elle contient n'étant peut-être dus qu’aux grandes largesses accordées par son éditeur) : par exemple, dans L’amour est un chien de l’enfer (1977), les poèmes texane, sexe, assis devant une boutique de sandwiches, un endroit pas trop dégueulasse sont de saisissantes petites saynètes situées quelque part entre le médaillon pop, un rush de Cassavetes et une étude de Rembrandt. Je redirais d’ailleurs ici pour notre homme ce qu’a écrit Elie Faure du maître hollandais : il est le seul à avoir toujours été présent dans tout ce qu’il regardait, il est le seul qui ait pu se permettre de mêler de la boue à la lueur des yeux, d’introduire du feu dans la cendre, de faire briller dans un linceul un rose ou un bleu pâle aussi frais qu’une fleur. Et à l’attaque : C’est y aller un peu fort !, je répondrai : Oui, c’est une plaidoirie. Et pour la parachever, je redemande le témoin Faure à la barre : un geste est beau dès qu’il est juste. Voilà.
(Deux vieux textes exhumés dans une manière d’acquiescement à un récent article de Louis Watt-Owen - et bien que je ne lise plus tellement le grand Charles. Pour l’instant…)

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