Stable comme une tombe

Si j’étais un cygne ce serait mon chant. Mais je ne suis qu’un frère et c’est un cri. Tu es mon port. Ce qu’il reste de toi est tout ce qui est le moins loin de moi. Après trente ans de mort. Je suis de retour. Et le malheur m’accueille à bras ouverts. Je le sens. Malade. Tête, corps. Ma mère que tu n’as jamais vue est malade. Elle me l’a dit hier. Une tumeur de l’oreille. Elle m’écoutait répondre à cette nouvelle avec la saine. Elle qui ne m’a jamais écouté. Ou était-ce moi qui ne parlais pas ? Un organe que tu ne respectes pas ou ignores, et ta mort y emménage, elle est chez elle. Tu es chanceuse, maintenant que tu n’as plus vers moi tes œillades fiévreuses dans le canapé ombré de tes vomissures. Tu brûlais de l’intérieur. Et tu étais seule à le pressentir. Je suis parti, loin. Pour jouer. Et je jouais. J’ai dit « ma plus belle journée » et tu mourais. Tandis que je n’avais jamais souri comme ça tu es morte. Mes lèvres se sont ouvertes et tu nous a quittés. Tu es chanceuse, morte, plus rien. Ni pensées, ni pouls. Encore trois morts et tu n’auras jamais existé. Nous ne sommes presque plus. Cette famille. Depuis longtemps. Comme toi elle n’a pas pris. Nous étions de l’ivraie sous un tégument de graine. Une fausse joie. Autour de ta pierre, tout est calme. Tu n’entends pas mes pas revenus sur le sable, tu ne sens pas ma main passant sur le prénom bleu de ta pierre. Car après trente ans avec quoi tu entendrais ? Tu n’es nulle part. Je crois. Il n’y a rien. Je me rassure avec rien. Parle avec personne. Je n’arrive pas à écrire sur toi. Je n’arrive pas à écrire sur notre père. Je vais écrire comme si je me foutais d’écrire. Je vais être pathétique. Je vais être faible. D’avance crevé. Un peu plus de mille jours ce fut court pour t’aimer. Alors peut-être ta mère, notre père ont-ils raison. Vraiment, je ne jurerais pas, ou plus, que je t’ai aimée. J’ai oublié, ou n’ai jamais su. Ton grand frère était égoïste comme un gosse gâté par huit années d’unicité. Et toi qui ne parlais presque pas, à cause des retards dus à ton cœur déficient. Une semaine d’école, pas d’amis, as-tu été ? On a ri, souvent, alors oui tu as peut-être été. Et ton cœur a guéri et c’est ta tête qui t’a consumée. Un feu où tout derrière ton corps a brûlé. Tout le monde est mort, même ceux qui vivent encore. Je viens ici, et j’ai peur de tomber sur ta mère, sur notre père. Peur qu’ils me jettent, encore, si fous de ta mort, et pour finir d’ici. Mais où sommes-nous ? Ta petite tombe blanche comme une gomme qui n’efface rien. Je ne commémore pas. Un seul de mes pétales sur ta pierre serait un éclat dans le cœur de notre père. Elle n’est pas triste cette histoire. Ce n’est plus une histoire. A peine un acte. Celui de marcher et de rester planté là, à penser et repenser à ce temps où c’était une histoire.

2 commentaires:

Murièle Modély a dit…

je reste sans voix

Stéphane Bernard a dit…

Mais pas trop longtemps alors ;)
Merci, Murièle.