De Kooning

ce qui a changé dans cette figure ? cette même figure que je refais trente ans après pour toi, mon ami, une cigarette à nouveau coincée entre les doigts ? mais une cigarette sans feu cette fois, tandis que dans mon dos, sur cette autre et vieille photographie sur le chevalet elle se consume. Hans, tu seras fort si j’y arrive, à me reproduire. c’est ça, c’est moi qui suis fort de ne pas changer. qu’importe, mon ami, que mon air soit le même, avec ses pattes d’oie et le doux sourire du prolo viking sûr de sa force et de ce qu’elle bâtit, que ton angle de vue soit le même, que la lumière aussi soit la même, parce que quelque chose d’autre a dû changé. oui, la chevelure n’a plus sa fougue de 53, que d’ailleurs j’aurais pu peindre avec ce tout aussi fougueux pinceau de 53. les cheveux sont calmés, leur feu nordique a blanchi. oui, la peau s’est épaissie. comme les mains. la balistique de l’art, qu’elle existe, elle te dirait comment le corps du peintre s’arme au sein du combat. le vent des pointes l’use. les coups de couteau l’endurcissent. parlons du combat, oui. moi, je vais te dire ce qui a changé. j’ai conquis le territoire que l’effort me créait. une source était à mes pieds au matin. elle me lavait de la peur quand je la buvais. cette rivière clapote encore sur mes talons. je ne m’y vois plus parce que je ne me tourne plus vers elle. une rivière d’alcool. pas un fleuve, non, pas le fleuve de notre ami Jackson. seulement le goutte-à-goutte de mes aubes angoissées. mes hommages, docteur. on vous connaît, vous et vos remèdes qui sont d’autres maux. mais l’important, l’essentiel, comme chacun le sait, c’est de choisir. et vous compreniez, vous, docteur, que ma priorité était peindre, pas la santé. c’est étrange, cette façon de sentir toutes mes autres vies passées pousser contre mes reins comme des enfants pressés. c’est cet espace de trente années que je sens terriblement dans mon dos. cet espace entre cette photo derrière moi, prise en 53, et la salopette rayée que je porte en pensant au jeune paladin de la Cedar Tavern, l’œil fleuri à la veille de sa première victoire. il n’était pas avare de ses rayons, celui qu’alors j’étais, espérant éblouir plus qu’assécher. sous le heaume des hivers empilées, je les sens en retrait, mes yeux, dans leur abri, mais toujours à l’affût. et je crois encore pouvoir me souvenir sans me retourner que le regard de 53 fixait ce que je bénis encore.

1 commentaire:

Charles a dit…

je viens de le lire une nouvelle fois et il est déjà très tard dans la nuit. la peinture est une sacrée empoignade, on y laisse peu à peu sa peau. pourtant quelque chose de parfois sublime vient illuminer le regard du voyant, si laborieusement voyant fusse t'il. il faudrait se pencher sur les yeux des peintres à chaque étape de leur vie... afin de peut être deviner ce qui nous enchante encore dans les fresques de Giotto, les nymphéas de Monet ou bien les femmes de De Kooning. tu as bien compris, la lumière ne peut se lire qu'avec les yeux, ces étranges organes aqueux placés au beau parmi le visage, comme un défi à la mort. laissons les se fermer, et c'est le souvenir, la mémoire ou la paresse et le néant.
ce poème me fait du bien. merci.