casus belli

il faut que je te dise, Joe Williams, il y a aujourd’hui près de cent
ans que tu as débarqué de l’Owanda, ton regard – était-il bleu ? –
accrochant celui de ma grand-mère, parce qu’elle perçait, de ses cris
d’enfant agacé par le vent marin, des chansons bretonnes
acoquinées à des chœurs yankees, des couplets minnesotains,
vermontais ou texans appris par l’autochtone toute une année et
encore la moitié d’une autre dans les cabarets et les american
bars
, et relevés d’argot portuaire et du slang des Doughboys qui
avaient stupéfié pour un soir dans l’air mordant de novembre la
main expatriée de la Prohibition. les Sammies et Froggies saouls
de liberté, et pas que, aux bras des filles de bonnes familles ou du
coin, et tes yeux, Joe Williams, qui glissent, du couffin de mamie,
au joli cou bigouden jusque là non remarqué de sa jeune nourrice,
vingt ans, oui, la vieille Désirée de mon enfance, tandis qu’elle
ne rougit pas à ton clin d’œil et continue de bercer la mère de mon
père. un sourire lui monte parce qu’elle pense à ta figure
attrayante, mais elle le frotte vite à la face fraîche du bébé, qui
lui n’apprécie pas le moins du monde la grande fête surprise à
l’occasion de ses vingt-neuf jours, dans les rues de cette
anciennement obscure petite ville de l’Ouest de l’Europe adoubée
première base du Corps expéditionnaire américain, depuis le
torpillage du Lusitania au large de Queenstown en 1915, et
maintenant illuminée et décuplée par la Grande Guerre. et de
grands aplats de rouge, de bleu, de blanc, froissés, ou sales, mais
vivants, claquent contre la nuit, époussetant les étoiles afin que
femmes et poilus ou civils tirent leurs propres feux, et tu disparais,
Joe Williams, dans la foule serrée, bousculant mes parfaits aïeux,
le discret capitaine à quai et moustache Pershing, grande à son
bras la femme pâmée, leurs quatre iris brasillant de fierté patriotique
et les cœurs tambourinant au-dessus des chevelures exemplaires de
leurs deux aînés, robe blanche et culotte marine impeccables, oui,
tu pars, Joe Williams, tu te retires de là-même où tu m’as conduit,
dans ce décor d’impressionnisme d’armistice où j’aime penser que
ma grand-mère repose, réchauffée et calmée par le sein ferme de
son Euryclée, dans une chambre tendre, tamisée, où d’un des murs
mauves une voix paternelle et suave filtre : Monsieur l’officier n’en
finit plus de dire On a gagné à la meilleure des mères qui répond
chaque fois d’un simple Oui qu’on devine qu’elle prononce en
souriant. et presque tout ici est recréé, une grande part inventée,
si beau, parfait, pendant que toi, Joe Williams, t’écrases contre un
plancher cendreux empestant le cuir et l’alcool, descendu d’un coup
de bouteille idéal en plein crâne par ton Dos Passos lui-même.
il te laisse périr, ironiquement couché sur ta Juliette de bar,
tombée par hasard au tapis sous une Old Glory à quarante-huit
étoiles, dans un cabaret de bord de Loire en cette nuit inaugurant
la paix, et où, c’est étrange, Joe Williams, tu es encore, et le plus.

2 commentaires:

Charles Bodet a dit…

dense et fluide, élégiaque et rugueux. la vie circule, roulante ainsi qu'une vague contre cet ouest finissant, ce vieil ouest des ports passés. si l'hommage à Dos Passos et à tes origines est évident, je sens aussi passé comme un parfum irlandais... celui de notre bon vieux Yeats.
d'accord j'avais le nez dedans dernièrement. pourtant, et ce des la première lecture de ton poème, ca m'a sauté aux yeux. cette sorte de marche à la fois solennelle et un peu chaloupée aussi. une façon de dire merde et foutre avec la langue chargée d'un poète antique, ivre au pub du coin. peut être que l'époque du poème t'y a incité. je ne sais pas... tu me répondras...

Stéphane Bernard a dit…

Le Jim n'a qu'un œil, mon ami, le Jim n'a qu'un œil !