l'un d'entre eux

j’ai rencontré le premier par hasard,
à une époque où je ne commençais qu'à peine
à me poser la question.
il était l’ami d’un ami,
étudiait dans le bahut voisin du nôtre.
un type sympa, dix-sept ans, comme nous,
à lunettes et pas très beau.
je sais maintenant – grâce à une technologie de pointe rendue
aujourd’hui accessible au plus grand nombre – qu’ils foisonnent.
au moins deux cents soixante-dix sur le grand site social.
ils ont l’air riche ou pauvre,
heureux ou soucieux, sont jeunes ou vieux,
solides ou frêles,
très bizarres ou même parfois très beaux.
ils représentent à eux seuls un pays entier.
peut-être que tout le monde en connait un,
et pourquoi pas dans sa propre famille ?
tel est mon cas, et ce dans mon propre corps.
ça fait quelque chose de voir toutes ces gueules, là, qui défilent,
rien que pour que je les compte.
ils me sont tout de même étrangers,
et pourtant...
ça doit être pire avec les sosies.
non finalement : les sosies ne sont jamais parfaitement semblables.
ça n’arrive pas.
ça n’est pas notre cas.
j’ai bien failli vouloir être quelqu’un d’autre à cause d’eux.
regardez,
il y en a un qui est acteur de théâtre,
un autre fait une rubrique littéraire à la télé,
il y a un pianiste de jazz, un sculpteur de totems,
un professeur de marketing,
un médecin-biologiste du sport,
et puis moi, parmi des centaines : quatre cents dix-huit,
me dit l’annuaire électronique.
ce qui marque chez d’autres, nous, nous efface.
non, nous ne somme pas des Lexianne Boisgibault
ou des Cornélius Banceline,
non – quoique Cornélius, j’ai bien failli... – non,
mais des Stéphane Bernard,
et quoique soit notre vie, quoique nous fassions,
notre nom persiste sans effort.
nous demeurerons discrètement immortels.

1 commentaire:

Noella a dit…

Le docteur cornelius et Steff pour les intimes.